Le tableau «Saint-Jérôme entendant la trompette du jugement dernier», de Jacques-Louis David

Un Chagall pour un David... ou pas

Alors que la vente d’une œuvre de Chagall par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) soulève une certaine controverse depuis quelques jours, l’institution d’Ottawa a confirmé lundi que les profits de cette transaction visent à acquérir le tableau «Saint-Jérôme entendant la trompette du jugement dernier» de Jacques-Louis David. Le hic, c’est que le Musée de la civilisation de Québec (MCQ) n’a pas renoncé au droit de premier refus qu’il détient sur cette toile, propriété de la Fabrique Notre-Dame de Québec.

D’abord, un retour en arrière s’impose. L’œuvre Saint-Jérôme entendant la trompette du jugement dernier, signée en 1779 par le peintre officiel de Napoléon, est arrivée dans la capitale dans les valises des sœurs Geneviève et Henriette Cramail. Les collectionneuses d’origine française l’ont offerte dans les années 30 à la cathédrale Notre-Dame. Pour assurer sa protection, la toile a par la suite été confiée au MCQ, avec qui la Fabrique a conclu une convention de dépôt assortie d’un droit de premier refus en cas de vente. 

Le tableau a été exposé au MBAC d’Ottawa pendant plusieurs années, avant d’être rapatrié au Québec. Il se trouve actuellement au Musée des beaux-arts de Montréal. Sa vente pourrait rapporter plusieurs millions de dollars à la Fabrique Notre-Dame de Québec. 

Alors que l’institution religieuse a confirmé sa volonté de se départir de l’œuvre de David, tout ce beau monde se retrouve dans une sorte d’imbroglio. Parce qu’une offre a officiellement été déposée en décembre par le MBAC. Et parce que ce dernier a annoncé que la vente de la toile La tour Eiffel de Marc Chagall financerait l’achat du tableau de David avant même de savoir si le MCQ se prévaudrait de son droit de premier refus. 

«La tour Eiffel», de Marc Chagall

«Je continue de trouver dommage que le MBAC ait choisi de vendre une œuvre du patrimoine collectif canadien pour acheter une autre œuvre, qui est importante, bien sûr, puisqu’on souhaite la conserver au Québec», a noté lundi le directeur général du MCQ, Stephan La Roche. «On s’explique mal ce choix, cette urgence, a-t-il ajouté. D’autant plus que le MBAC ne nous a jamais contactés à ce sujet, alors qu’ils savent qu’il y a une convention de dépôt qui unit la Fabrique Notre-Dame de Québec au Musée de la civilisation. Ils le savent parce que le MCQ leur a déjà prêté l’œuvre pendant plusieurs années.»

«Décision mûrement réfléchie»

Pour la première fois depuis que la vente du tableau de Chagall suscite les questionnements, le directeur du MBAC, Marc Mayer, a longuement expliqué lundi dans une lettre ouverte les motivations de son organisation. Il assure que la décision de vendre La tour Eiffel de Chagall «a été mûrement réfléchie» et lui permettra d’acquérir une œuvre s’inscrivant parfaitement dans sa collection d’art français.

La toile de Chagall, achetée en 1956, pourrait être vendue entre 6 millions $ US et 9 millions $ US (entre 7,5 millions $ CAN à 11,3 millions $ CAN). Selon M. Mayer, le tableau prendra la route des enchères puisqu’il n’a pas trouvé preneur du côté de plus de 150 musées d’art canadien à qui on a offert la possibilité d’acquérir l’œuvre, mais qui n’ont pas répondu.

M. Mayer ajoute que le musée d’Ottawa a appris qu’un musée étranger s’était montré «très intéressé» à acheter Saint-Jérôme. «Le risque que le Canada perde un tel trésor national étant réel, nous avons alors commencé à considérer d’autres options, comme la possibilité de vendre une œuvre d’art de grande valeur», écrit-il.

Curé de la paroisse Notre-Dame de Québec, l’abbé Denis Bélanger n’a pas nié lundi que des perches ont été tendues à l’étranger à l’automne 2017, ne serait-ce que pour fixer «le juste prix» au tableau. Mais il assure qu’aucun certificat d’exportation n’a été demandé pour pouvoir légalement vendre l’œuvre en dehors du Canada. 

Quant au Musée de la civilisation de Québec, il n’a pas renoncé à voir Saint-Jérôme revenir au bercail. Son droit de premier refus lui donne jusqu’à la mi-juin pour déposer une offre, qui pourrait être conjointe avec le Musée des beaux-arts de Montréal. «Nous avons décidé de travailler ce dossier-là solidairement pour regarder si on est capable de trouver les fonds pour faire l’acquisition du tableau de David. Pour nous, c’est clair qu’on ne vendra pas une autre œuvre de nos collections pour acheter le Saint-Jérôme», assure M. La Roche, privilégiant l’apport «de mécènes ou de partenaires publics»… Ou même une collaboration avec le Musée des beaux-arts du Canada.  Avec La Presse canadienne