Dans «Trahie», au-delà du suspense à savoir qui est responsable de la fuite, Martine Latulippe a surtout voulu explorer l’effet désastreux du geste, de l’intérieur.

«Trahie»: quand la réalité dépasse la fiction...

Avec «Trahie», Martine Latulippe ne pourrait être plus dans l’ère du temps. On y plonge au cœur du drame de Noémie, 16 ans.

À quelques jours de terminer son secondaire, elle voit une photo osée qu’elle a envoyée à son chum apparaître sur la page Facebook «Spotted» de son école. Noémie, jeune fille sage et rangée, ni populaire, ni rejetée, qui fait son chemin tranquillement, et dont les parents l’ont bien renseignée sur les dangers de faire une telle gaffe… La voilà prise dans cet étau, avec de lourdes conséquences.

Martine Latulippe est ce qu’on pourrait appeler une auteure prolifique. Elle compte près de 70 ouvrages à son actif, principalement dans la littérature jeunesse. Entre des séries pour les petits lecteurs (deux petits nouveaux de la collection Emma et Jacob viennent de paraître chez FouLire), elle revient périodiquement à son public adolescent, qu’elle aime chouchouter avec des sujets longuement mûris, qu’elle veut surtout le plus près possible de leur réalité. 

«Écrire pour les ados, c’est ce que je préfère. Avoir le temps de rentrer dans mon sujet, qu’il m’habite pendant plusieurs mois», explique l’auteure de L’Ange-Gardien. 

«Mes livres sont souvent inspirés des choses que je vois dans les écoles. Trahie, entre autres, c’est vraiment arrivé dans une école secondaire à une jeune fille. Elle a fait une dépression, a été obligée de changer d’école. Un prof me racontait ça, je me suis dit: “Il faut le dire à nos enfants, de ne pas faire ça”. J’avais cette idée-là en tête, j’en ai parlé à quelques profs, ils me répondaient tous: “C’est arrivé ici aussi”. C’est le genre de truc qui est arrivé dans presque toutes les écoles», raconte l’auteure, qui s’est aussi intéressée au phénomène de l’intimidation avec Le cri. «C’est une nécessité de parler de sujets qui dérangent un peu plus. Les jeunes ont accès à tout ça avec Internet de toute façon, alors autant leur en parler. J’ai la chance d’avoir une tribune, d’être lue, il faut en profiter.»

Dans Trahie, au-delà du suspense à savoir qui est responsable de la fuite, Martine Latulippe a surtout voulu explorer l’effet désastreux du geste, de l’intérieur. «Ça change sa vie à jamais», insiste-t-elle, même si elle conclut le roman sur une note ouverte où l’espoir pointe. 

«Je me souviens, quand j’étais ado, on me disait: “C’est la plus belle période de ta vie, profites-en”. Je m’étais promis que je ne dirais jamais ça à mes enfants. Je trouvais ça dur, l’adolescence! Quand j’écris pour les ados, j’essaie de penser à ça, à combien tout est intense. Quand ça va bien, c’est merveilleux, mais quand ça va mal, tu ne vois pas d’espoir», se remémore l’auteure, qui essaie de retrouver sa Martine adolescente intérieure.

Rester près des jeunes

Question d’être à la page, la maman de 46 ans s’assure de faire relire ses romans par ses deux filles de 15 et 18 ans. Elle reste attentive à leur langage aussi, pour un souci d’authenticité. «Par exemple, ce sont elles qui m’ont introduite au concept de screenshoter, de prendre une capture d’écran de quelque chose qui passe sur le web», note-t-elle. Des choses qui devaient être éphémères deviennent ainsi virales et renaissent même si on pensait avoir supprimé toutes les copies possibles. 

Les nombreux ateliers que donne Martine Latulippe dans les écoles (environ 90 par année, des élèves de maternelle à la deuxième secondaire), l’aident aussi à garder contact avec la jeunesse d’aujourd’hui. 

Car il est bien vrai que les choses ont changé depuis sa propre adolescence. Notamment tout ce qui a trait à la communication, les réseaux sociaux, les cellulaires toujours à portée de mains. «Le côté impersonnel de la technologie m’effraie. 

J’ai toujours dit à mes filles, ce que vous écrivez sur un réseau social, seriez-vous prêtes à le dire devant une salle de 500 personnes? Si tu n’es pas prête à le dire, ne le fais pas. Cliquer “J’aime”, c’est la même chose. C’est très facile de se déresponsabiliser. Le voyeurisme est facile, aussi, caché derrière son écran. Ça, ça me fait peur. Et ça vaut aussi pour les adultes.»

Par contre, elle se refuse à penser que les technologies nuisent à l’amour de la lecture chez les jeunes. «Je pense qu’il y en a qui ne lisent pas du tout, mais ça a toujours été comme ça. Je pense que les bons lecteurs lisent plus que jamais. Je n’ai pas tendance à m’effrayer de ça, parce que ce que je vois dans les écoles est rassurant», argue-t-elle. 

Et elle est à même de constater le pouvoir toujours aussi fort qu’exerce la fiction chez les jeunes. Selon elle, on peut mettre en garde mille fois un adolescent contre les dangers du sexting ou les conséquences néfastes de l’intimidation, le vivre de l’intérieur, à travers les émotions d’un personnage de roman, ça frappe toujours plus l’imaginaire. 

«Quand j’ai publié Le cri, il y a un jeune de 2e secondaire qui m’a dit “Ça fait des années qu’on a des conférences sur l’intimidation, mais c’est la première fois que je comprends comment une personne se sent quand elle est intimidée”. Ça m’a profondément marquée, c’est ce que je veux obtenir comme effet avec mes livres», explique Martine Latulippe. 

Mais surtout, sans être moralisatrice, insiste-t-elle. «En parler, c’est aussi donner des pistes de solutions, montrer qu’il y a une vie après, qu’il y a de l’espoir aussi. Pour moi c’est essentiel d’ouvrir la discussion», conclut-elle. Avec une invitation de lecture pour les parents, aussi!