«Tous des oiseaux» de Wajdi Mouawad prend naissance dans l'amour «impossible» entre Eithan et Wahida.

«Tous des oiseaux»: le marathon-choc de Wajdi Mouawad

CRITIQUE / Chaque Carrefour de théâtre de Québec, ou presque, propose sa représentation marathon. Rappelons les inoubliables «Lipsynch» de Lepage, les «Tragédies romaines» d’Ivo van Hove, voire les deux trilogies de Wajdi Mouawad («Le sang des promesses», «Des femmes»). Le doué dramaturge était de retour dans la capitale lundi soir pour l’unique représentation de «Tous des oiseaux», une pièce-choc qui s’inspire du conflit israélo-palestinien pour continuer l’exploration des thèmes familiers à l’auteur d’Incendies.

On mentionne la pièce à dessein, mais cette nouvelle œuvre de quatre heures, basée sur la quête du père, est plus proche de Littoral (présentée avec Incendies et Forêt au Carrefour en 2010). Poursuivant sa réflexion sur la question identitaire, Mouawad jette aussi dans sa marmite bouillonnante de crises existentielles de grandes tasses de guerre de religion, de race, de secrets familiaux, de filiation… Un mélange explosif qui se révèle pourtant plus cérébral qu’émotif (et rate ainsi de peu le centre de la cible).

Le créateur n’a pas complètement gommé son aspect abrasif — certains monologues déferlent avec fracas de la scène vers la salle. Mais il semble (un peu) plus apaisé, proposant, à la clé, un espoir de rédemption qui passe par l’amour (avec un clin d’œil à la conclusion du monumental film Interstellaire (2014) de Christopher Nolan).

Tous des oiseaux met d’abord en scène les New-Yorkais Eitan (Jérémie Galiana), jeune scientifique juif, et Wahida, doctorante arabe d’une fabuleuse beauté interprétée par Nelly Lawson (dont le jeu inégal s’est avéré une source d’agacement). Ses recherches sur Léon l’Africain servent de pilier aux dilemmes qu’affrontent les protagonistes.

Cet amour (impossible), dont les deux années de bonheur sont résumées de magistrale façon, provoquera un épouvantable conflit entre le fils et son père David (Raphael Weinstock), un homme borné, raciste et colérique.

Cet antagonisme pousse le couple du côté de Jérusalem où un attentat laisse Eitan entre la vie et la mort. À son chevet, la famille, réunie autour du blessé et de la caustique matriarche Leah (savoureuse Leora Rivlin), va découvrir un terrible secret…

L'amour du jeune couple provoquera un épouvantable conflit entre le fils et son père David, un homme borné, raciste et colérique.

Wajdi Mouawad est un magicien de la mise en scène. Son pouvoir d’évocation force l’admiration. Sur le plateau pour illustrer les différents lieux de l’action, rehaussés par des effets sonores appropriés, une seule table et des chaises, avec un mur à cimaises escamotables qui sert à projeter des images fixes et les surtitres. Car les protagonistes y parlent quatre langues — allemand, anglais, hébreu et arabe.

Il ne s’agit pas d’une coquetterie, mais bien une volonté de coller à la réalité, sans appropriation culturelle (les acteurs sont «d’origine»). Ce n’est pas un détail, leur utilisation illustre la force de l’incompréhension et des malentendus, mais pas ce qui importe le plus : plutôt la puissance de la narration. 

Le dramaturge est un conteur qui manie le récit avec une habileté presque diabolique. Son lyrisme et le souffle redoutable de son écriture font oublier quelques longueurs et petites baisses d’énergie (on peut se questionner sur la présence, souvent incongrue et inutile au demeurant, de la soldate israélienne). Et toujours cet humour inclassable, parfois dans des situations dramatiques intenables, pour désamorcer la tension explosive.

Après avoir trempé sa plume dans les plaies vives de la guerre civile libanaise dans ses pièces précédentes, ce retour aux sources évoque la confrontation de l’autre côté de la frontière (tout en invoquant le massacre de Sabra et Chatila en 1982). D’un conflit familial, de l’intime donc, Mouawad accède à l’universel d’affrontements immémoriaux.

Tous des oiseaux n’est pas la plus percutante des pièces du créateur libanais, dont la carrière a pris son envol au Québec. Mais après une pause de sept ans au Carrefour, sa présence nous rappelle son importance dans le théâtre contemporain mondial. Les festivaliers ne s’y sont pas trompés : les billets pour la seule représentation se sont écoulés à la vitesse de l’éclair. Ils auront eu droit à une proposition moins radicale et moins visuellement éclatée que d’habitude chez Mouawad, mais pas moins pertinente.

Bref, une grande pièce.