Tonie Marshall s’attaque à la misogynie du monde des affaires avec le film «Numéro une».

Tonie Marshall: fracasser le plafond de verre

PARIS — Il n’y a pas qu’en politique que l’égalité avance à pas de tortue. Les grosses entreprises et leur conseil d’administration demeurent des boy’s club, où les femmes font figure d’exception. Et celles qui s’y aventurent le font à leurs risques et périls. Une situation que décrit et dénonce éloquemment Tonie Marshall dans le drame «Numéro une», porté par une mise en scène ambitieuse.

Éloquente, sympathique et intelligente, la réalisatrice raconte avec verve la genèse de ce film à propos d’une ingénieure brillante et volontaire qui cherche à prendre la tête d’une compagnie classée dans le top 40 de la valeur boursière en France. Et qui se heurte à la résistance d’ennemis déterminés à lui barrer le passage.

Tonie Marshall a commencé à écrire en 2013, bien avant le mouvement #moiaussi. À l’époque, elle a constaté qu’il y avait des avancées, mais aussi des «régressions» quant au statut de la femme.

Ironiquement, Tonie Marshall demeure l’unique détentrice du César de la réalisation, pour Vénus beauté (institut) (2000). «C’est sûr qu’on a des progrès à faire. Mais ça bouge. On est le seul pays où il y a autant de réalisatrices», pointe-t-elle. Mais peu ont accès aux grosses productions, nuance-t-elle.

Par contre, dans les hautes sphères du milieu des affaires, «alors là, y’a du boulot». Et pas seulement là. «Il y a des endroits où il y a beaucoup de chemin à faire encore, où la misogynie est très importante.»

La réalisatrice en a eu démonstration éclatante lorsqu’elle a projeté son film à Matignon, aux hauts serviteurs de l’État. Des hommes complètement dépassés et produits d’une éducation fortement hiérarchisée.


« Les hommes ne se rendent pas compte à quel point ils ont naturellement une sorte de condescendance gentille »
Tonie Marshall

Numéro une raconte «de manière symbolique, de façon consciente ou inconsciente, ce que j’appelle la misogynie bienveillante. Les hommes ne se rendent pas compte à quel point ils ont naturellement une sorte de condescendance gentille» en infantilisant les femmes ou en les traitant comme des subordonnées plutôt que sur un pied d’égalité.

La prochaine modernité
Nul doute que Numéro une est un film féministe. Militant, même? «Si vous voulez, oui. J’ai l’intuition que c’est le prochain changement de société, que les femmes vont arriver de façon substantielle à des postes de responsabilité. Pas une, pas deux, pas trois : 50 %. Ça va réorganiser le travail et la société, dans une réelle mixité. A priori, c’est la prochaine modernité.»

Les convictions profondes de la cinéaste ne l’ont pas empêchée d’adopter un point de vue nuancé. La protagoniste de son film doit tout de même affronter des difficultés personnelles et sociales dans sa volonté de fracasser le plafond de verre. «Toutes les femmes que j’ai interrogées m’ont toutes dit qu’elles n’y seraient pas arrivées sans un conjoint qui soit partie prenante de leur projet. J’ai pas voulu raconter qu’Emmanuelle allait payer le prix, mais qu’il y avait des sacrifices, c’est certain.»

Cette Emmanuelle est interprétée avec beaucoup de justesse et de grâce par… Emmanuelle Devos. Mais Tonie Marshall n’a pas écrit le rôle pour cette actrice exceptionnelle. Elle avait plutôt en tête un amalgame de toutes les femmes qu’elle a interviewées. N’empêche. Devos confère une touche d’humanité à cette femme ambitieuse. «C’est ça que j’avais besoin. J’avais peur que ce soit froid — et je ne voulais pas d’une tueuse. Je voulais une femme puissante, intelligente et forte. Emmanuelle provoque l’empathie.»

Une fois son choix arrêté, la réalisatrice a proposé à son actrice de rencontrer des femmes de pouvoir. Notamment pour étudier leur posture, toujours très en contrôle, «parce qu’elles sont entourées d’hommes, elles font attention à ce que leur corps ne déborde pas. Il y en a une qui nous a raconté qu’elle boutonnait son chemisier jusqu’en haut avant d’aller dans des réunions. Emmanuelle le fait à plusieurs reprises dans le film.»

Par contre, la réalisatrice a censuré la plupart des remarques crues rapportées par ces femmes, «beaucoup plus violentes et sexistes que dans mon film».

Solidarité
Évidemment, il y a une forte solidarité féminine dans ce réseau restreint. La réalisatrice a donc imaginé un club. Où Emmanuelle peut compter sur l’appui et les contacts de son mentor, qui représente la génération des Françoise Giroud et Simone Veil, mais agit de la même façon avec Véra, une femme plus jeune qui reprend le flambeau du militantisme. Un rôle joué avec beaucoup d’aplomb par notre Suzanne Clément.

«Il fallait un personnage qui n’était pas issu de la bourgeoisie au sein de ce club. Suzanne, que je connais depuis longtemps, me semblait parfaite. Elle avait le bon âge. Et elle donne l’idée de quelqu’un qui a de la croyance.»

Les femmes ont encore beaucoup à faire pour s’imposer dans les hautes sphères politiques et d’affaires. D’ailleurs, Tonie Marshall ne croit pas voir une présidente française de sitôt. «Je ne sais pas si ce pays est suffisamment mûr pour élire une femme. On est très en retard...»

Numéro une prend l’affiche le 18 mai Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.