Théâtre

«Le baptême de la petite»: il était une foi

CRITIQUE / Après avoir vécu des siècles sous l’emprise de l’Église catholique, le Québec s’en est libéré en seulement quelques décennies. Les religieuses ont délaissé le voile, les lieux saints se sont vidés, les cérémonies religieuses ont été mises au rancart. Même la présence du crucifix de l’Assemblée nationale, dernier rempart vers une laïcité publique réclamée par plusieurs, est remise en question.

Faire ainsi table rase du passé a laissé des traces dans l’inconscient collectif. On ne jette pas le bébé avec l’eau du bain sans qu’en découlent des conséquences sur les individus, dorénavant privés de repères et de traditions. L’auteure Isabelle Hubert (Le cas Joé Ferguson) explore ce vide socio-existentiel dans la pièce Le baptême de la petite, présentée au Périscope jusqu’au 10 novembre.

À travers le choc frontal d’un frère (Maxime Denommée) et d’une sœur (Catherine De Léan) réunis le temps d’un souper rocambolesque avec leur conjoint respectif (Marie-Hélène Gendreau et Jean-Michel Déry), la dramaturge propose une plongée mi-drôle mi-amère dans un microcosme familial en plein questionnement, où tout un chacun est à la recherche de valeurs communes.

Maude (Gendreau) et Antoine (Denommée), un couple sur le point d’adopter une petite Chinoise, ne croyait pas que cette soirée prendrait une tangente aussi catastrophique avec la présence de Marie-Ève (De Léan), une mère de banlieue loquace et accrochée aux traditions, et son nouveau conjoint Rémi (Déry). Et, par le plus pur des hasards, ce dernier est l’ex de Maude, bonjour l’ambiance…

À l’image de la pièce française (devenue long-métrage) Le prénom, où une rencontre familiale dégénérait sur l’épineuse question du prénom inusité d’un nouveau-né, Le baptême de la petite tisse la toile de ses conflits autour de la décision de Maude et d’Antoine de ne pas soumettre leur enfant à ce rite de passage. Le premier d’une enfilade de malaises qui fera éclater au grand jour secrets et non-dits. 

De fil en aiguille, les gants de boxe remplaceront les gants blancs. Cette séance de lavage de linge sale en famille ne se fera pas au cycle délicat, surtout après avoir vu ses vêtements aspergés de soupe Lipton…

L’affrontement entre Antoine et sa sœur Marie-Ève donnera lieu à plusieurs coups bas, chacun nourrissant envers l’autre de vieilles rancœurs jamais exprimées. De leur côté, Maude et Rémi profiteront d’un moment de complicité éthylique pour souffler sur les braises d’une idylle dont chacun ne conserve pas exactement le même souvenir.

Dans une scénographie où les différentes pièces d’une demeure sont recréées avec un minimum d’effets, les personnages se renvoient la balle au cruel jeu de la vérité. À l’occasion, dans des moments de savoureuse ironie, chacun revisite les sept sacrements, mis à mal par les nouvelles réalités. «Seigneur, déniaise, fais de quoi, sauve-le», clame par exemple le quatuor à l’annonce d’une mauvaise nouvelle.

Si l’essentiel du propos du Baptême de la petite est tout ce qu’il y a de plus sérieux, c’est souvent avec légèreté, parfois un peu trop appuyée, qu’Isabelle Hubert a choisi de le traiter. Le personnage de Catherine De Léan s’en donne particulièrement à cœur joie, distribuant à la volée préjugés et jugements lapidaires qui déclenchent les rires.

Au final, face au gâchis de cette soirée, il est ironique de constater que c’est le personnage de Maude, une athée avouée, qui éprouve le plus de mal à vivre avec le poids de sa conscience. Comme quoi s’accrocher à une quelconque spiritualité peut parfois aider à surmonter les coups durs…

Livres

Antonine Maillet au pays de l’enfance

Au bout du fil, Antonine Maillet relate une anecdote. 1972, Théâtre du Rideau Vert à Montréal, première de la pièce «La Sagouine». À l’entracte, une dame s’étonne devant elle que les Acadiens existent toujours, malgré la déportation dont ils ont été victimes. «Je découvrais à quel point nous avions été ignorés. Je n’ai aucun ressentiment vis-à-vis les Québécois. On se donne la main maintenant pour défendre le français.»

La célèbre écrivaine acadienne, lauréate du prix Goncourt pour Pélagie-la-Charrette en 1979, sera de passage dans la capitale, cette semaine, à l’occasion du festival Québec en toutes lettres où sera présentée, en première québécoise, la pièce Radi, inspirée de son enfance à Bouctouche. Deux personnages aux antipodes de la vie, les marionnettes Radi et Radegonde, se donnent la réplique dans ce qui constitue un retour sur son enfance disparue, mais également une réflexion sur la résilience acadienne.

Mme Maillet avait eu le privilège de voir le spectacle à l’été 2017 au Nouveau-Brunswick. «Je suis tombée sous le charme. Je dois noter que Geneviève Tremblay [l’auteure de la pièce Radi] a l’étoffe d’une auteure pour enfants. Elle a le ton, la vision de ce que peuvent saisir les enfants au théâtre.

«J’ai reconnu la p’tite Radi qui est mon double, poursuit-elle. C’est le premier personnage enfant que j’ai créé. Radegonde est mon double adulte. C’est la rencontre du début et d’une fin de vie. C’est à partir de Radi qu’on découvre que l’Acadie a une langue et qu’elle est française.»

Langue unique

À l’orée de sa 90e année, Antonine Maillet continue à défendre haut et fort sa langue. Le passage des ans et la mondialisation galopante n’ont pas eu raison de la fierté de ses compatriotes. «Il y a eu des hauts et des bas, on s’est battus contre le chiac [le vieux français]. Maintenant, comme pour la langue québécoise, ce n’est pas le joual qui l’emporte. Il y a une jeunesse qui veut conserver la langue acadienne, même si elle est contaminée par le franglais. 

«L’Acadie a découvert qu’elle avait une langue unique à l’intérieur de la francophonie, ajoute l’auteure d’une vingtaine de romans. C’est la plus ancienne colonie européenne en Amérique du Nord, quatre ans de plus que le Québec. C’est pas beaucoup, quatre ans, mais quand on n’a pas grand-chose à réclamer, on peut le faire…»

De l’avantage d’être Acadien

Quand on lui demande de nommer les grands auteurs qui l’ont inspirée tout au long de sa prolifique carrière, Antonine Maillet énumère les Achille, Homère, Dante, Cervantès, Tolstoï, Tchekvov, sans oublier Molière et Shakespeare. «L’avantage d’être Acadien, c’est d’avoir deux langues. Je suis de la génération qui a étudié Shakespeare dans sa langue l’avant-midi, et Molière dans sa langue l’après-midi. Ce ne sont pas tous les Canadiens qui ont eu ce privilège. On n’a pas été perdants sur toute la ligne d’avoir été déportés.»

Et l’Acadie dans 20 ou 25 ans, vous la voyez où? «Nous allons évoluer comme les Québécois. Je ne crois pas que le Québec dévore l’Acadie. On est comme deux fleurs qui poussent l’une à côté de l’autre. On va évoluer ensemble. On n’aura pas le choix d’entrer dans un monde plus vaste que nous, mais il ne faudrait pas perdre notre identité, car chacun apporte une couleur à cette vaste mosaïque.»

À noter que Mme Maillet profitera de sa présence à Québec pour aller à la rencontre de ses lecteurs, lors d’un entretien littéraire qui se tiendra le 25 octobre, à 16h, à la Maison de la littérature. L’entrée est gratuite.

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Théâtre

«Radi», l'hommage de Geneviève Tremblay à Antonine Maillet

Geneviève Tremblay, auteure de l’adaptation de la pièce «Radi», qui sera présentée à Québec pendant le festival Québec en toutes lettres, voue une admiration sans bornes pour Antonine Maillet. Pour elle, grandir dans un milieu anglophone, sans un seul auteur acadien pour lui montrer la voie, et réussir à atteindre un statut de son importance au sein de la francophonie, relève du tour de force.

«Si Antonine Maillet n’avait pas été fière de ses parents et du fait qu’elle était francophone, elle aurait très bien pu être une excellente auteure anglophone. Ç’aurait même été plus facile, ne serait-ce que pour la diffusion de ses œuvres», mentionne la jeune auteure et metteure en scène de Québec.

C’est en 2012, lors de la représentation à L’Assomption de Détour de chant, un spectacle bâti en collaboration avec Patrick Ouellet et consacré à l’écrivain Réjean Ducharme, que Geneviève Tremblay a fait connaissance avec la célèbre écrivaine.

«La première fois que je l’ai rencontrée, j’étais vraiment impressionnée, mais après cinq minutes, j’avais l’impression d’être avec ma grand-mère. C’est quelqu’un de très simple et de très agréable. Elle avait bien aimé notre adaptation. Elle nous a dit que si on avait le goût de faire quelque chose avec son œuvre, qu’elle serait bien contente.»

L’invitation n’est pas tombée dans l’oreille d’une sourde… Geneviève Tremblay a plongé dans l’œuvre de l’écrivaine acadienne. «On connaît tous La Sagouine et Pélagie-la-Charrette, mais elle a aussi écrit des textes théâtraux avec ses romans.»

Théâtre

Catherine de Léan: rire, réfléchir et vice versa

En cette époque où le débat sur la laïcité revient souvent sur le tapis, la dramaturge Isabelle Hubert gratte à son tour le bobo identitaire avec «Le baptême de la petite», qui s’installe au Périscope le 23 octobre. Catherine de Léan y interprète Marie-Ève, un personnage sans censure qui défend ses valeurs avec la subtilité d’un bulldozer. Et de son propre aveu, elle s’en donne à cœur joie.

«Je prends mon pied comme rarement dans ma carrière», précise au bout du fil la comédienne, qui a d’abord porté le personnage l’été dernier au Théâtre du Bic, où la comédie a été créée. «J’ai joué beaucoup de rôles plus lourds, plus tragiques ou dramatiques, ajoute-t-elle. C’est la première fois que je joue un personnage qui fait rire les gens. Ça m’a surpris et j’ai vraiment beaucoup aimé ça. C’est un personnage qui n’a pas de filtre. On aime rire de ça, mais on reconnaît aussi beaucoup de nous ou de gens qu’on connaît. C’est ça qui est le fun là-dedans. Elle dit tout ce qu’on n’a pas le droit de dire. C’est vraiment un défoulement!»

Le baptême de la petite, c’est d’abord le récit d’un souper de famille qui tourne au vinaigre. Un couple qui adoptera sous peu une fillette chinoise (Marie-Hélène Gendreau et Maxime Denommée) en reçoit un autre (Catherine de Léan et Jean-Michel Déry). On le sait: ce n’est pas parce qu’on est du même clan qu’on est nécessairement sur la même longueur d’onde. La question somme toute banale de faire baptiser ou non le bébé déclenchera débats, malaises et autres prises de bec, entre les idées progressistes des uns et l’attachement aux traditions des autres. 

«Il y a tout un questionnement sur notre héritage religieux, décrit Catherine de Léan. Qu’est-ce qu’on en fait? Est-ce que c’est culturel? Est-ce que c’est religieux? Est-ce qu’il faut avoir la foi pour y prendre part? Ou est-ce que juste vouloir s’inscrire dans la tradition justifie le fait qu’on refasse certains rites religieux? Ça questionne comment on fait pour marquer les grands rites de passage dans nos vies. Si on ne participe pas aux rites catholiques qui font partie de notre culture, qu’est-ce qu’on fait, alors?»

Des questions qu’on pourrait croire réglées, mais qui sont loin de l’être, selon la comédienne, qui a été témoin de plusieurs discussions l’été dernier, pendant les représentations de la pièce au Bic. «Il y a quelque chose de tabou là-dedans, croit-elle. On parle de laïcité au Québec, mais en même temps, on n’enlèvera pas le crucifix à l’Assemblée nationale ni la croix en haut du Mont-Royal. On aime voir les clochers de chaque village quand on sillonne le Québec. Ça fait partie de notre paysage. Mais si c’était des mosquées, ça nous dérangerait ou ça changerait quelque chose. Et s’il n’y avait rien? On est laïcs jusqu’où?»

Pour décrire son personnage, Catherine de Léan évoque une petite sœur qui a beaucoup de bonnes intentions. «Elle pense que ça suffit, mais elle ne sait pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions», explique la comédienne, qu’on peut voir le lundi soir dans Demain des hommes à ICI Radio-Canada Télé. Au cinéma, elle figurera sous peu dans Wolfe, premier long-métrage de Francis Bordeleau, qui prend l’affiche le 26 octobre. Et elle fera entendre sa voix le mois prochain à la Maison de la littérature le temps de lectures consacrées à Réjean Ducharme.

«Ça va faire 14 ans que je suis sortie de l’école et que je travaille, indique Catherine de Léan. Je me rends compte que plus j’avance, plus il y a des projets signifiants qui [qui me sont proposés]. Ce sont des rôles que j’ai envie de jouer. Rendue à l’âge que j’ai, on dirait que les personnages qu’on me propose me stimulent plus et sont plus intéressants que ceux qu’on me proposait quand j’avais 25 ans.»

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