Théâtre

«Les tempêtes du siècle»: de la nécessité naît le génie

CRITIQUE / SAINTE-ANNE-DES-MONTS – Le Théâtre Témoin nous a habitués à des productions où la scène est dénudée et où chacun des objets qui s’y trouvent nous surprend par les utilisations insoupçonnées qu’on peut en faire. Mais avec sa nouvelle production «Les tempêtes du siècle», la petite compagnie théâtrale de La Martre, en Haute-Gaspésie, hausse d’un cran le défi. Véritable femme-orchestre, Marie-Anne Dubé livre une interprétation solo tout à fait magistrale.

La pièce est mise en scène par Valérie Bertrand-Lemay, qui l’a écrite avec Marie-Anne Dubé. L’histoire, qui prend parfois les allures d’un conte, se déroule à l’hiver 1847 à Cap-des-Rosiers, sur la pointe de la péninsule.

Au cœur du récit, Monette Dubé, 36 ans et sa «trâlée d’enfants» : «les zumeaux Zoël et Zeanne», «les triplettes qui ont du toupette», les quadruplés et les quintuplés, qu’elle appelle «le quintette». Puis, il y a «Frédéric l’unique». Son mari Joseph est parti, puis n’est jamais revenu. Elle l’attend, mais sait qu’elle ne devrait pas.

Sa vie est chamboulée lorsqu’on frappe à la porte, pendant que souffle avec effroi le blizzard. Elle aperçoit alors un Micmac appelé Niggl’s. Il tient dans ses bras une poche de farine. Dans la poche, il y a une fille, une Irlandaise. Mary Robinson est la seule rescapée du naufrage d’un navire à trois mâts parti de Dublin. Elle a survécu en mangeant de la farine et de la neige.

Apprendre à cohabiter

La tempête fait rage pendant huit jours. Monette et sa marmaille, l’Indien et l’Irlandaise apprennent à cohabiter, alors que chacun est l’étranger de l’autre. Monette peine à nourrir sa famille, qui ne mange qu’un repas par jour. Comme la nécessité rend ingénieux, le groupe trouve le moyen de ne pas mourir de faim. Puis, la tempête fait graduellement place à l’accalmie, tant dehors qu’au plus profond de leur humanité.

Le décor est simple : trois stores attachés à deux mâts qui rappellent le navire échoué et des caisses de bois. Les stores qui virevoltent nous font imaginer les bourrasques. Avec ses cordes tendues, une poubelle de cuisine métallique transformée en instrument de musique sert à créer des ambiances sonores. La comédienne pince les cordes, les frappe avec deux bâtons ou les frotte avec un archet. Le tambourinage sur le fond d’un vieux chaudron illustre le mauvais temps qui gronde ou le gargouillement des ventres affamés.

One woman show

Dans ce one woman show, chaque personnage incarné par Marie-Anne Dubé est facilement reconnaissable, que ce soit par l’accent, les défauts de langage, le regard, la posture ou le timbre de voix, même celui de l’adolescent qui vient de muer.

Dans tout ce tourbillon de personnages, à travers les ambiances sonores et les changements d’éclairage gérés par Marie-Anne Dubé seule entre deux répliques à elle-même, en passant par la puissance des textes, qui sont tantôt drôles, tantôt touchants, on est essoufflé pour elle. Spectacle singulier à voir absolument.

Le spectacle Les tempêtes du siècle part en tournée sur les routes du Québec, des Maritimes et de l’Ouest canadien pour une série de 50 représentations.

Théâtre

«Hamlet Director’s Cut», une splendide synthèse

CRITIQUE / Chaque pièce de Shakespeare peut s’avérer un déluge de texte et un chassé-croisé de personnages et de grands thèmes que les metteurs en scène ont le défi de dénouer. Chaque adaptation comporte le risque de se perdre. Celle que propose la compagnie Terre des Hommes, avec «Hamlet Director’s Cut», est une brillante synthèse, un concentré d’émotions et de résonances porté à parts égales par l’image, le geste et les mots.

Transformer la pièce en cinq actes, la plus longue des pièces de Shakespeare, en un solo d’une heure, était pour le moins casse-gueule. L’élagage radical permet toutefois de conserver beauté et substance. Les créateurs ont gardé les mots qui permettent de tout lier et qui, débarrassés des entrées, des sorties, de tout le verbiage qui annonce que l’on fera ceci avant de faire cela, prennent un sens plus net. 

Dans la bouche de Marc Beaupré et dans l’appareil scénographie qu'il a pensé avec François Blouin, les paroles du spectre, le récit de la pantomime et le fameux monologue «être ou ne pas être» deviennent éblouissants.

L’esprit d’Hamlet prend corps, entouré de ses chimères et de ses doutes. Seul acteur en scène, Marc Beaupré danse, mime et enchaîne les mouvements de combat. Chaque série de mouvements fait apparaître un corps lumineux sur un écran invisible, entre la scène et la salle. D’abord son père, puis sa mère, puis son oncle, qui commet le meurtre qui déclenchera la folie et le désir de vengeance d’Hamlet. La chorégraphie sera reprise à plusieurs moments, comme un mantra, comme un rituel, comme une incantation pour ne pas oublier, comme une énigme à percer. Au fil du récit, les personnages s’ajoutent, les gestes se morcellent (un geste du poignet, voilà la reine, un dos voûté, voilà l’oncle). Marc Beaupré raconte, incarne, change sa voix, les faire vivre tous, puis les laisse s’évanouir dans l’ombre.

Hamlet joue tous les personnages, mais seul son point de vue prime. Le meurtre commis par l’oncle et le désespoir d’Ophélie sont repris au «je». Il s’embrouille juste assez pour semer le doute, devient, le temps de quelques phrases, Oedipe, dont il reprend à son compte l’inceste et le patricide. La synthèse amène aussi un peu d’humour. Hamlet prisonnier, libéré, puis refait prisonnier, évoqué en quelques mots et un geste, a de quoi faire sourire.

Le récit qui se décuple et s’enroule, bien que schizophrénique, est empreint d’une étrange douceur, tant à cause du corps dansant que des particules de lumière qui se déplacent comme des nuées de lucioles, des poussières d’étoiles. Le résultat est cosmique, magnétique, et exacerbe la solitude déchirante d’Hamlet.

On a l’impression d’être entré dans la tête torturée d’une figure tragique, mais d’en sortir avec une vision claire et lumineuse du drame. 

Le spectacle, vu vendredi, sera présenté de nouveau samedi à 15h et dimanche à 19h30 au théâtre La Bordée.

Théâtre

«La nuit des taupes»: rocker sous terre

CRITIQUE / Mardi, les taupes géantes du metteur en scène français Philippe Quesne sont sorties de terre pour faire coucou aux gens de Québec dans leur habitat naturel. Mercredi, l’heure était venue de leur rendre la pareille. Surprenantes et un peu fofolles dans les rues, elles se sont montrées besogneuses, attendrissantes, solidaires et créatives sur les planches… Sans oublier qu’elles rockent. Littéralement et furieusement!

La nuit des taupes, c’est d’une part une rencontre incongrue avec une faune que les amateurs de théâtre ne sont pas trop habitués de voir sur scène. C’est aussi une incursion dans une communauté en train de se construire elle-même. C’est finalement une belle fête un peu étrange où l’art est au cœur des célébrations. 

À l’arrivée des spectateurs, une grosse boîte neutre trône sur la scène de la salle Octave-Crémazie. Elle ne restera pas intacte bien longtemps. Une à une, les taupes — incarnées par des acteurs vêtus d’impressionnants costumes en peluche — y feront leur chemin. La première percera le mur du fond et creusera un tunnel pour les autres. Elles y débouleront en poussant de grosses boules de terre. Elles ont visiblement travaillé fort pour se rendre là. Elles ont besoin d’un moment de repos, mais celui-ci ne durera pas longtemps. Parce que sous terre, il n’y a pas de frontière. Et que leur exploration ne fait que commencer. 

Un mur qui tombe sous les coups de pioche amènera une première taupe vers des instruments de musique. Elle jettera son dévolu sur le thérémine, dont la sonorité inusitée deviendra un peu l’épine dorsale musicale de la pièce. La basse, la guitare et la batterie trouveront aussi preneurs dans ce spectacle en crescendo.

Changement d’accent

Dans cette proposition aux airs de tableau vivant, l’accent visuel est d’abord placé sur les taupes elles-mêmes, craquantes avec leur museau pointu et leurs immenses mains. Placées sur un fond blanc, elles laissent découvrir leur individualité : chapeau aux concepteurs de costumes et aux acteurs qui, dans des conditions tout sauf confortables, leur ont si brillamment insufflé des personnalités propres. 

Mais alors que la musique évolue et devient plus pesante, l’univers des taupes suit la même courbe. Elles nouent des liens entre elles, expérimentent la vie et la mort, jouent ensemble, créent et surtout, elles transforment leur environnement, sans cesse en expansion. Lorsque l’accent passe des taupes elles-mêmes à leur monde en évolution, le vrai trip commence : écrans de fumée, jeux d’ombre, effets psychédéliques, etc. Et la musique pour accoter l’ensemble… Ça rocke chez les taupes. C’est du solide. Et on a envie d’aller faire la fête avec elles! 

La nuit des taupes est présentée de nouveau jeudi à 19h30 à la salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre.

Théâtre

Québec craque pour les taupes

CARREFOUR INTERNATIONAL DE THÉÂTRE / Des dizaines de câlins reçus, des exclamations de surprise et quelques regards inquiets, voire terrorisés… Les taupes de Philippe Quesne ne sont pas passées inaperçues mardi, lorsqu’elles se sont baladées sur l’avenue Cartier.

Venues de France, elles sont les vedettes du spectacle La nuit des taupes, présenté mercredi et jeudi à la salle Octave-Crémazie dans le contexte du Carrefour international de théâtre. Mais avant de creuser leur galerie jusqu’au sous-sol du Grand Théâtre, les bêtes géantes imaginées par le metteur en scène Philippe Quesne pour cette pièce sans paroles, entre le théâtre musical et le tableau vivant, ont pris un bain de foule en haute ville. 

Il faisait chaud, sur le coup de 17h, mardi. De quoi donner un élan de sympathie pour ces acteurs qui ont revêtu les épais costumes en peluche des taupes. Ils ont d’ailleurs écourté un peu leur parcours. On peut comprendre, surtout qu’ils n’ont pas ménagé leurs efforts pour aller à la rencontre d’une foule nombreuse venue les accueillir.