Ovide (Renaud Lacelle-Bourdon) consolé par Maman Plouffe (Marie-Ginette Guay), sous le regard de Papa Plouffe (Gilles Renaud) et Napoléon (Jean-Michel Girouard).
Ovide (Renaud Lacelle-Bourdon) consolé par Maman Plouffe (Marie-Ginette Guay), sous le regard de Papa Plouffe (Gilles Renaud) et Napoléon (Jean-Michel Girouard).

Sur les traces des Plouffe

À entendre Maryse Lapierre et Isabelle Hubert parler des Plouffe, on dirait presque qu’elles ont des liens de parenté avec la célèbre famille. Elles connaissent tout ou presque des personnages de Roger Lemelin, tels que décrits dans le roman d’origine, publié en 1948. Car c’est principalement de ce texte fondateur, mais aussi un peu du film de Gilles Carle, dont la metteure en scène et la responsable de l’adaptation se sont inspirées pour créer la pièce.

Roman à l’origine, puis radio roman, avant son passage au petit et au grand écran, La famille Plouffe, œuvre phare du patrimoine collectif québécois, n’avait jamais été montée sur les planches. À la demande du Trident, Maryse Lapierre et Isabelle Hubert ont été choisies pour ce travail d’envergure qui, on s’en doute, vient avec son lot de stress et d’angoisses. Le Soleil a rencontré les deux artistes dont la vie gravite depuis des mois autour de la vie des membres de la mythique famille ouvrière de la basse-ville de Québec.

«Au début des années 50, il y avait trois livres dans les maisons québécoises : le petit catéchisme, la Bible et Les Plouffe», raconte Isabelle Hubert, qui a déjà adapté pour la scène Agaguk et Moby Dick.

À ses côtés, Maryse Lapierre partage la même fébrilité à l’idée de faire revivre sur les planches Théophile et Joséphine Plouffe, et leurs enfants Ovide, Napoléon, Guillaume et Cécile. L’élaboration du décor, les retouches aux textes, les répétitions avec 14 comédiens, le va-et-vient en coulisses, tout concourt à faire de l’aventure une expérience unique pour la diplômée du Conservatoire de Québec. «Dans mes rêves d’adolescente, c’est comme ça que j’imaginais le théâtre.»

Quand la proposition d’adapter Les Plouffe lui a été offerte par Anne-Marie Olivier, directrice artistique du Trident, Maryse Lapierre a été prise de vertige. «C’est de loin le plus grand défi de toute ma vie.» Aussitôt a-t-elle senti le besoin de faire appel à Isabelle Hubert pour le travail d’adaptation du roman de Roger Lemelin.

«Moi, avec mon amour pour les Plouffe, je suis arrivée un peu comme la gardienne de l’œuvre. Au final, on forme un beau mix...» glisse cette dernière qui, chaque année, se fait un plaisir de regarder le film éponyme avec son chum et «un p’tit verre de vin».

«La commande du Trident était claire, poursuit-elle. C’était une adaptation du roman, et non une relecture. Il y a une part de respect de l’essence de l’œuvre à maintenir. On ne veut pas réinventer Les Plouffe et les mettre dans un vaisseau spatial. Le défi était de parler au public d’aujourd’hui d’un roman qui reste une œuvre nostalgique. Il fallait trouver une façon d’en parler autant à ceux qui s’en souviennent qu’à ceux qui ne la connaissent pas.»

Le plus drôle des hasards a voulu que la metteure en scène, nouvellement maman, habite au pied de la pente douce, à proximité de la demeure de Roger Lemelin, là où le romancier a imaginé le quotidien des Plouffe. «C’est spécial de travailler sur une histoire qui se déroule où tu habites. Je sens comme une forme d’empathie envers les personnages.»

Et, pour ajouter aux coïncidences, elle a prénommé… Théophile son garçon d’un an et demi. Ça ne s’invente pas.

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Isabelle Hubert et Maryse Lapierre, le duo derrière l'adaptation des Plouffe sur les planches.

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Phrase culte

Le public plus âgé, qui a connu l’époque où la diffusion des Plouffe réunissait tous les villageois dans le seul foyer possédant un téléviseur, ne doit pas s’attendre à retrouver les mêmes personnages.

«Le téléroman des années 50 n’a jamais raconté l’histoire du roman. C’étaient les personnages des Plouffe placés dans des situations cocasses, explique Isabelle Hubert. Nous sommes partis majoritairement du roman, ce qui nous a donné beaucoup plus de liberté.»

La pièce se permettra néanmoins quelques clins d’œil au film de Gilles Carle, réalisé en 1981, dont l’anthologique phrase crève-cœur de Gabriel Arcand, «Y’a pas de place, nulle part, pour les Ovide Plouffe du monde entier».

«Comment monter Les Plouffe sans cette réplique? demande Isabelle Hubert. Tout le monde nous en parle. On a négocié les droits du film presque juste pour elle.»

Une cuisine dans le cœur

Tout au long des répétitions avec ses comédiens, Maryse Lapierre a gardé le roman à portée de la main. Plus d’une fois, assaillie par le doute, elle y est retournée pour rectifier le tir. «C’est extrêmement bien écrit. Les dialogues, la direction d’acteurs, la scénographie. tout est là. Les personnages ne sont pas des caricatures, mais des êtres humains complexes. Il y a beaucoup de couches dans le roman. C’est l’histoire d’une famille, d’un quartier, d’une ville, d’une province...»

Pour illustrer sur scène les lieux de Québec fréquentés par les Plouffe, sans oublier des événements comme le défilé de la reine d’Angleterre ou la procession de la Fête-Dieu, la metteure en scène a fait faire du temps supplémentaire à son imagination. «Comment fait-on pour illustrer la montée d’un escalier qui mène à la haute-ville? Pour donner l’impression d’une foule avec 14 comédiens?»

«Quand moi et ma scénographe avons trouvé l’espace scénique, après deux mois, c’était d’une simplicité si désarmante qu’on s’est dit que les gens vont penser qu’on a trouvé ça en deux minutes et demie, mais ç’a été compliqué.

«Au final, termine-t-elle, je veux que les gens sortent avec une cuisine dans le cœur. C’est le seul lieu réaliste qui ne disparaît jamais. On est dans la théâtralité et la suggestion. Suivez-moi, gang, parce que je ne vous donnerai pas tout cuit dans le bec...»

La pièce Les Plouffe est présentée au Trident du 14 janvier au 8 février.

La distribution est composée de Gilles Renaud (Théophile), Marie-Ginette Guay (Joséphine), Renaud Lacelle-Bourdon (Ovide), Jean-Michel Girouard (Napoléon), Alex Godbout (Guillaume), Frédérique Bradet (Cécile), Alice Moreault (Rita Toulouse), Jacques Girard (le curé Folbèche), Maxime Beauregard-Martin (Denis Boucher), Robin-Joël Cool (Tom Brown), Mary-Lee Picknell (Jeanne Duplessis), Sarah Villeneuve-Desjardins (Bérangère), Alexis Déziel (Stan Labrie et pianiste) et Nicola-Frank Vachon (Onésime)

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LES PLOUFFE AU FIL DU TEMPS

Le radio roman

› Présenté pour la première fois à la radio de Radio-Canada le 20 octobre 1952, le radio roman tient l’antenne jusqu’en 1955.

› Paul Guèvremont (Théophile), Amanda Alarie (Joséphine), Émile Genest (Napoléon), Jean-Pierre
Masson (Ovide), JeanDuceppe (Guillaime) et Denise Pelletier (Cécile) prêtent leur voix aux personnages.

Le téléroman

› Présenté en direct chaque mercredi soir, à 20h30, l’adaptation télé du roman de Roger Lemelin, le premier du genre au Canada, connaît rapidement un retentissement majeur dès sa mise en ondes à Radio-Canada, le 4 novembre 1953.

› Au générique : Paul Guèvremont (Théophile), Amanda Alarie (Joséphine), Jean-Louis Roux (Ovide), Émile Genest (Napoléon), Pierre Valcour (Guillaume), Denise Pelletier (Cécile), Janine Mignolet et Lise Roy (Rita Toulouse), Jean Duceppe (Stan Labrie) et Rolland Bédard (Onésime Ménard).

› Le téléroman s’étendra sur six saisons et 194 épisodes d’une demi-heure. La dernière émission est présentée le 17 juin 1959.

› La version anglaise, The Plouffe Family, est diffusée au réseau anglais de Radio-Canada à compter du 14 octobre 1954. La distribution et les intrigues demeurent les mêmes.

Le film

› Tourné en partie à Québec par  Gilles Carle en 1981, avec un budget de 5 M$, une somme colossale pour l’époque. Au final, le film engrange des recettes de 2 M$.

› Le film a pris l’affiche dans 40 salles, du jamais vu pour un long-métrage québécois, après une première en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, au Festival de Cannes.

› Au générique : Émile Genest (Théophile), Juliette Huot (Joséphine), Gabriel Arcand (Ovide), Pierre Curzi (Napoléon), Serge Dupire (Guillaume), Denise Filiatrault (Cécile), Anne Létourneau (Rita Toulouse), Donald Pilon (Stan Labrie) et Paul Berval (Onésime Ménard).

› La chanson-thème du film, Il était une fois des gens heureux, a été composée par Stéphane Venne et interprétée par Nicole Martin.

› La séquence de l’imposante procession aux flambeaux de la Fête-Dieu, tournée dans le Vieux-Québec, a nécessité quelque 2000 figurants, qui ont descendu la côte de la Montagne pour se rendre jusqu’à l’église Notre-Dame-des-Victoires.   Normand Provencher

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