Thomas Gionet-Lavigne, qui joue tous les rôles de S'aimer, habite la scène comme un lion en cage et navigue habilement entre les personnages et les tons.

S'aimer: quête et enquête

CRITIQUE / Il faut s'aimer soi-même avant d'aimer quelqu'un d'autre. Aussi vraie soit-elle, la phrase peut faire cliché. De la voir mise en action de manière aussi incarnée que dans la pièce S'aimer la fait résonner différemment.
Signé et interprété par Thomas Gionet-Lavigne, ce costaud solo allie une enquête fiévreuse sur la vie et la mort du poète Hector de Saint-Denys Garneau à une urgente quête d'amour propre. Un voyage intérieur porté par un périple aussi concret qu'intrigant.
Dans une mise en scène d'Hugo Lamarre, la pièce nous amène à la rencontre d'un jeune photographe à la dérive. Sa copine l'a quitté, ne laissant derrière elle qu'un exemplaire du recueil Regards et jeux dans l'espace. Un bouquin aussi vite balancé au bout de ses bras par notre homme, qui regrettera instantanément son geste. Parce que sa belle lui avait laissé un message dans le livre : «Ce poème-là, c'est toi. J'espère que tu vas comprendre. J'veux pas que tu finisses comme lui pis qu'y soit trop tard.» Le signet éjecté, plus moyen maintenant de savoir quel poème était ciblé. Et pas question pour lui de demeurer dans le flou. 
Complètement désemparé, le personnage écrit et interprété par Thomas Gionet-Lavigne se lance dans une enquête sur la trace du poète à Québec et à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Il y accumule les rencontres-des experts de son oeuvre, dont le regretté père Benoit Lacroix, à qui la pièce est dédiée - et les hypothèses. Bien présents dans le texte et mis en exergue par des projections fort à propos, les mots d'Hector de Saint-Denys Garneau ponctuent les chapitres et servent de pivot à l'intrigue.  
Pistes multiples
Dans sa quête fiévreuse de réponses, S'aimer multiplie les (fausses) pistes et les indices. Le poète s'est-il suicidé? Était-il homosexuel? Était-il au contraire amoureux d'une voisine? A-t-il vraiment été anéanti par le regard de ses contemporains? Ou a-t-il plutôt fini ses jours heureux? Et surtout: s'aimait-il? Elle est là la grande interrogation de cette pièce, qui trace un parcours trouble- et frénétique - vers l'amour de soi. 
Solide et intense, Thomas Gionet-Lavigne incarne ce sentiment d'urgence avec aplomb. Entouré d'ampoules qui s'allument sporadiquement - mais qui ne brilleront ensemble qu'une fois la clé de l'énigme trouvée -, il habite la scène comme un lion en cage, faisant les cent pas furieusement ou s'enfonçant dans une douloureuse spirale d'obsessions bien dépeinte dans sa gestuelle. Le comédien et auteur, qui porte la responsabilité de tous les rôles, navigue habilement entre les personnages et les tons : il glisse du masculin au féminin, de l'ingénuité au grave, du torturé au sage, du lucide au confus. Il captive, émeut, fait aussi sourire, parfois. Même si le propos de la pièce demeure résolument sérieux. 
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S'aimer est présentée au Périscope jusqu'au 26 mars.