Les comédiens Michel Nadeau et Steven Lee Potvin explorent les rapports maître-élève dans la pièce <em>Rouge</em>, présentée à La Bordée.

Rouge: un duo explosif

Un explosif duo composé d’un maître peintre et de son élève foulera bientôt la scène de La Bordée pour la pièce Rouge. Ce rapport maître-élève, les comédiens le connaissent déjà bien : Michel Nadeau était le professeur de Steven Lee Potvin il n’y a pas si longtemps, même son directeur à un certain moment.

«Le rapport maître-élève est là, on n’a pas besoin d’y toucher. Voyons voir si Michel applique réellement ce qu’il prodigue à l’école?» blague Steven Lee Potvin, qui a terminé sa formation au Conservatoire de Québec en 2016.

Le personnage que joue Michel est un peintre au comportement irascible et anxieux, il se montre dur avec son apprenti. Partager la scène avec son professeur peut s’avérer intimidant, mais étant donné que le personnage de Rothko et son comédien sont complètement différents, Steven Lee Potvin ne s’en fait pas trop.

«Michel est vraiment trop gentil, c’est ça qui est plaisant. Mark Rothko a un caractère insupportable, mais Michel est extrêmement doux. Le fait qu’on a une équipe réduite aide aussi beaucoup.»

Les deux comédiens de la pièce répètent seulement avec le metteur en scène Olivier Normand et une ou deux autres personnes. Ils racontent les deux années qui précèdent la livraison d’une murale réalisée par l’artiste Rothko pour un restaurant de luxe, la plus grosse commande pour un artiste contemporain à l’époque, cinq scènes, cinq moments marquants entre les deux personnages (une histoire partiellement vraie). 

«On part du réel pour donner un prétexte à une discussion sur l’art, la réception de l’art et la pertinence de l’art», ajoute Steven Lee Potvin.

À travers un seul lieu, l’atelier du peintre, les deux personnages s’échangeront la parole pendant une heure et demie, un dialogue riche en questionnements, où la pensée évolue avec la pièce.

«Ce que John Logan [texte] fait de bien est qu’il insuffle beaucoup d’émotion dans la pièce, autant dans la confrontation que dans les souvenirs que les personnages racontent», indique Michel Nadeau.

La pièce ne parle pas juste de l’art, elle observe aussi la passation du savoir et du talent. Nadeau et Potvin explorent ensemble ce rapport entre un artiste bien installé, et celui qui veut tracer son chemin vers le succès.

Plusieurs chapeaux

Michel est aussi le directeur artistique du théâtre La Bordée. En plus de ses heures comme professeur au Conservatoire de Québec, il a également signé plusieurs mises en scène et textes de théâtre. Ça fait plusieurs chapeaux à la fois, voilà d’ailleurs 11 ans que Michel n’avait pas joué dans une pièce professionnelle.

«C’est presque des vacances quand tu fais juste jouer... c’est quand même beaucoup de travail, mais j’ai juste ça à m’occuper.»

Est-ce qu’il a le réflexe de donner des conseils à son ancien élève? «Je ne m’occupe pas de ça! Je fais attention... Je laisse ça à Olivier Normand, quand tu es metteur en scène, c’est ta vision du spectacle. Chacun sa place, insiste-t-il. Ce n’est pas mon premier barbecue... quand on a beaucoup de chapeaux, le cerveau travaille en compartiment, quand on est là, on est entièrement là, il ne faut pas être ailleurs. C’est une gymnastique qui se pratique.»

Et l’homme à la longue feuille de route connaît déjà bien une partie de son public... ses étudiants seront dans les premiers rangs pour voir leur prof jouer. «C’est bien de se mettre un peu en danger... sinon on ronronne. C’est une pièce que j’ai beaucoup aimée quand je l’ai découverte. Le rapport maître-élève me touchait, même si je n’ai pas un rapport aussi dur que ça.»

La balle en jeu

Si la pièce peut paraître didactique, avec seulement des discussions profondes, les comédiens assurent que le travail est «sportif». Michel et Steven Lee doivent tenir la pièce à eux deux pendant une heure trente, ce qui représente un défi, et ils comptent bien garder les spectateurs réveillés.

«C’est comme un match de tennis ou de ping-pong, on attaque une scène, on la finit et on se prépare pour la prochaine. Une fois que la balle est en jeu, elle ne sort jamais», note l’interprète de Ken.

«Une fois que ça commence, que la montagne russe démarre, c’est impossible d’arrêter quoi que ce soit. Il y a beaucoup de manipulations et beaucoup de textes. Le débat d’idées doit être très incarné, des idées supportées par des émotions, il ne fallait pas que ça devienne juste un débat de deux gars qui jasent de peinture», termine le professeur.

La pièce Rouge est présentée au théâtre La Bordée du 25 février au 21 mars. Pour des billets : bordee.qc.ca/piece/rouge

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LA TROUBLANTE COMMANDE PASSÉE À MARK ROTHKO

La pièce Rouge raconte une tranche de vie de l’artiste Mark Rothko, alors qu’il reçoit la plus grande commande d’œuvre de l’histoire de l’art moderne. On peut reconnaître ses tableaux, mais l’homme et son caractère difficile demeurent peu connus.

Le peintre et professeur Mark Rothko (de son vrai nom, Markus Rothkowitz) a accepté le mandat de fournir des peintures pour le nouveau restaurant de luxe Four Seasons du nouveau gratte-ciel de Park Avenue à New York, le Seagram Building. Un mandat qui aura bousculé ses pensées, la relation qu’il entretient avec l’art et la manière dont il est perçu.

Si le personnage de Michel Nadeau est bien réel — Rothko est mort en 1970 à l’âge de 66 ans —, celui interprété par Steven Lee Potvin est fictif. Le jeune assistant Ken a été ajouté à l’histoire afin de faciliter les dialogues. 

«Tout ce que Rothko dit dans la pièce, ce sont des choses que le vrai peintre a dites dans des correspondances. Ken est engagé, il apprend son métier et apprend à avoir une vision, la partager, la contester et faire sa place», précise Michel Nadeau.

Le montant d’argent impliqué dans la commande de Rothko, on parle de 35 000 $ à l’époque qui valait environ 2 millions $ d’aujourd’hui, a aussi alimenté la conversation profonde et existentielle sur l’art. L’auteur américain John Logan s’est donc inspiré d’un fait vécu pour l’écriture de la pièce, il tente de répondre à la question : «Quand un artiste devient célèbre, est-ce le début de sa fin?»