Pascale Renaud-Hébert (Fiona/Adrien) est épatante et d’une crédibilité de tous les instants en transgenre, alors que Marie-Hélène Gendreau (Alice) offre une performance inspirée, forte d’une répartie facile et vive face aux événements déstabilisants qui troublent soudainement son existence.

Rotterdam: confusion identitaire

CRITIQUE / À l’ère de la diversité sexuelle tous azimuts et de l’identité plurielle, le théâtre La Bordée frappe dans le mille avec sa première pièce de l’année, Rotterdam. Le texte original du Britannique Jon Brittain, adapté pour la première fois en français par Édith Patenaude, propose avec beaucoup d’à-propos, entre légèreté et drame, une incursion dans l’intimité d’un couple d’homosexuelles confronté au changement de sexe de l’une d’elles. Rien ne sera simple, on s’en doute.

D’entrée de jeu, avant que la crise s’installe à demeure, le public est confronté au choix douloureux d’Alice (Marie-Hélène Gendreau). Établie à Rotterdam depuis sept ans avec son amoureuse Fiona (Pascale Renaud-Hébert), la jeune femme cherche la bonne façon d’annoncer par courriel à ses parents son orientation sexuelle. Un coming out qui sème l’angoisse chez elle, en cette veille du Jour de l’An.

Or, ce n’est rien face à ce que Fiona s’apprête à lui dévoiler, non sans une longue valse-hésitation. Convaincue d’être née dans le mauvais corps, celle-ci veut changer de sexe et devenir un homme, une idée qui la hante depuis longtemps, mais qu’elle n’a jamais voulu s’avouer. «Je veux seulement arrêter d’essayer d’être une femme», confie-t-elle. Un projet accueilli avec stupéfaction par Alice, dorénavant empêtrée dans une grande confusion existentielle, sexuelle et identitaire.

Qu’en est-il de l’amour confronté à un changement de sexe? En quoi remet-il en question sa propre vision du couple? Et cet amour, est-il lié au genre ou à la personne elle-même? Comment savoir par qui on est attiré? Et, si on pousse la réflexion plus loin, qu’est-ce qu’un homme, qu’est-ce qu’une femme? Autant de questions qui habitent le spectateur tout au long de la pièce, particulièrement en seconde partie, alors que Fiona, devenue Adrien, tente d’apprivoiser son changement de sexe et sa nouvelle vie auprès d’une compagne qui s’éloigne de plus en plus d’elle/lui.

À ce couple en proie à la dislocation viennent se greffer les personnages de la compagne de travail gaie d’Alice, Lelanie (Ariane Côté-Lavoie), qui finira par s’amouracher d’elle, ainsi que le frère de Fiona-Adrien (Charles-Étienne Beaulne), Josh, ex-amoureux d’Alice dans une autre vie. À leur façon, chacun vient valider ou remettre en question les états d’âme des deux principaux protagonistes, au gré de dialogues qui, s’ils bouleversent le plus souvent, ne sont pas dépourvus d’humour.

Performances fortes

Marie-Hélène Gendreau offre une performance inspirée, forte d’une répartie facile et vive face aux événements déstabilisants qui troublent soudainement son existence. Face à elle, Pascale Renaud-Hébert est épatante et d’une crédibilité de tous les instants en transgenre à la volonté affirmée de se faire reconnaître en tant qu’homme, au vu et su de son entourage. «Je ne veux pas changer le monde. Je veux seulement que le monde me voit comme je suis.» La comédienne épouse à la perfection le langage, les tics et la posture masculine, alors qu’une certaine transformation physique s’opère lentement.

Les personnages se déploient dans un magnifique décor signé Gabrielle Doucet, décliné sur deux niveaux, tantôt bureau ou salon, tantôt coffee shop ou canal gelé imaginaire de Rotterdam. Baigné de couleurs chatoyantes, avec un mobilier minimaliste aux formes arrondies, cet environnement est mis en valeur par les somptueux éclairages de Jeff Labbé et la musique de Samuel Wagner (en collaboration avec Margaux Sauvé) qui viennent appuyer les moments forts de cette pièce destinée à un public capable de s’ouvrir sans jugement aux déclinaisons souvent déroutantes de la nature humaine, dans une société prompte à imposer des étiquettes.

Rotterdam est à l’affiche à La Bordée jusqu’au 9 février.