Juliette (Laurence Champagne), son père (Christian Michaud) et sa nourrice (Marie-Josée Bastien), avant que la passion, puis la tragédie ne se déploient dans <em>Roméo et Juliette</em>.

Roméo et Juliette : Relecture musclée, mais prudente

CRITIQUE / Plus de 400 ans après sa création, avec d’innombrables versions proposées au théâtre, au cinéma, au ballet ou à l’opéra, qu’est-ce que la pièce Roméo et Juliette peut encore nous dire de neuf? En misant sur la (presque) parité hommes-femmes, l’autrice Rébecca Déraspe et le metteur en scène Jean-Philippe Joubert donnent au Trident un coup de plumeau au classique de Shakespeare. Est-ce suffisant pour renouveler l’expérience d’un récit archiconnu? Pas nécessairement.

Leur mythique histoire d’amour fait partie de la légende. Elle Capulet, lui Montaigu. Issus de deux clans ennemis, ils vivront une passion adolescente fulgurante et tragique. Dans un monde où tous invitent la haine, ils se sont aimés. D’une interprétation à l’autre, nous les connaissons. Dans la nouvelle version du Trident, Gabriel Cloutier-Tremblay et Laurence Champagne incarnent fougue et immaturité. Le courant passe entre les deux acteurs, appelés à tout donner — ou tout enlever — pour prêter vie et mort à cette passion éphémère.

L’adaptation du texte signée par Rébecca Déraspe revampe l’histoire des amants maudits en la transposant dans un monde moderne et en donnant une place prépondérante aux femmes. Avec huit actrices et neuf acteurs sur scène, plusieurs personnages ont été féminisés. C’est notamment le cas du Prince, devenu la Souveraine (Érika Gagnon), et du cousin de Roméo, transformé en Benvolia (Laurence Moisan-Bédard). La version du Trident fait aussi le pari d’inverser les rôles des parents de Juliette : c’est manifestement Lady Capulet qui dirige, quitte à se montrer violente ou tyrannique. Marie-Hélène Lalande s’en donne à cœur joie. C’est parfois criard, mais néanmoins efficace.

Dans ce contexte moderne, la classique scène du balcon a aussi été réinventée pour laisser davantage d’initiative à Juliette. Bon flash.

Roméo (Gabriel Cloutier-Tremblay) et sa cousine Benvolia (Laurence Moisan-Bédard) dans <em>Roméo et Juliette</em>.

Du brutalisme au bling-bling

La troupe de 17 acteurs évolue sur une imposante structure à deux paliers qui rappelle l’esthétique brutaliste. Diverses sections s’ouvrent, pivotent ou glissent afin de recréer la chambre de Juliette, le café où l’union prochaine des deux amoureux sera scellée, la maison du professeur Laurent (eh non, il n’est plus religieux…) ou l’exil de Roméo à Mantoue. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Jean-Philippe Joubert et son équipe n’ont pas voyagé léger en s’installant au Grand Théâtre.

Dans un flamboyant et très bling-bling bal masqué (Julie Morel ne rate pas son coup aux costumes...) où Valérie Laroche se la joue Lady Gaga comme dans ces bagarres sportives et savamment chorégraphiées, le travail sur le mouvement — l’équipe a pu compter sur l’expertise d’Alan Lake — s’avère indéniablement efficace. Bien rythmé, le spectacle de près de trois heures réussit à éviter les longueurs. On doit souligner l’implication des acteurs, qui ont certainement dû composer avec quelques ecchymoses. Chapeau notamment au Mercutio d’Olivier Normand, personnage pivot à la fois drôle, vulgaire et funeste.

Avec le très réussi film de Baz Luhrmann encore bien présent dans les mémoires, difficile d’éviter le jeu des comparaisons. On a un peu (beaucoup!) revu Claire Danes et Miriam Margolyes dans les interactions entre Juliette et sa nourrice (truculente Marie-Josée Bastien). Le clin d’œil est peut-être voulu, mais on ne peut s’empêcher d’y trouver de la redite.

C’est un peu aussi l’impression qui se dégage de l’ensemble. Oui, le classique se voit féminisé, musclé et dynamisé. Mais la relecture demeure prudente et ne réussit pas vraiment à surprendre.

Une scène de bagarre dans <em>Roméo et Juliette</em>.

Si la première partie de la pièce se décline avec plus de légèreté, on s’est surpris, à la représentation de jeudi, d’entendre encore plusieurs rires dans la salle pendant que la tragédie annoncée dans le prologue se concrétisait. Peut-être parce que l’œuvre est si connue qu’on capte davantage les petits accrocs ou décalages? La scène fatidique entre les deux amants ne donne toutefois aucune matière à rigolade. Même si on sait très bien ce qui s’en vient, l’effet est percutant.

La pièce Roméo et Juliette est présentée à la salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre jusqu’au 28 mars.