Robert Lepage

Robert Lepage annule «Kanata»

Robert Lepage a baissé les bras devant la controverse qui lui colle au corps depuis la présentation puis l’annulation des représentations de «SLAV». Sa compagnie Ex Machina a fait savoir par communiqué qu’il renonçait à présenter «Kanata», projet commun avec la compagnie de la célèbre Ariane Mnouchkine. Le désistement de coproducteurs nord-américains a entraîné le retrait de la pièce qui devait prendre l’affiche en décembre au Théâtre du Soleil à Paris.

C’est la publication d’une lettre le 14 juillet, d’un collectif autochtone, d’artistes et d’universitaires, qui a attaché le grelot. Ceux-ci déploraient le manque de représentativité de la pièce et le manque de collaboration avec les artistes des Premières Nations alors que la pièce souhaitait raconter l’histoire de la relation entre les Autochtones et les colonisateurs du Canada.

Cinq jours plus tard, les créateurs ont rencontré 35 personnalités autochtones à huis clos afin de trouver une solution, mais les discussions n’ont pas permis de trouver un terrain d’entente malgré des échanges «qui nous ont semblé très féconds».

«Mais la controverse infiniment complexe et souvent agressive dans laquelle baigne malgré tout le spectacle touche maintenant des coproducteurs nord-américains qui s’y intéressaient, et dont certains nous annoncent aujourd’hui leur retrait. Tenant compte de ce que nous avons vécu récemment, nous comprenons certainement leurs inquiétudes. Mais sans leur apport financier, il ne nous est pas possible de compléter la création de Kanata avec le Théâtre du Soleil. Nous mettons donc un terme au projet», écrit-on dans le communiqué publié jeudi matin.

On n’a pas demandé l’annulation, a précisé la réalisatrice Kim O’Bomsawin, qui semblait un peu étonnée du résultat. Nous voulions offrir des conseils, dit-elle, car «on se disait que si on ne faisait pas partie de l’aventure, ça allait être très mal reçu.»

C’est justement ce que ceux qui ont assisté à la rencontre la semaine dernière souhaitaient éviter: «on voulait trouver des façons d’apaiser les tensions autour de la pièce», et qu’elle ne subisse pas le même sort que SLAV.

Mme O’Bomsawin souligne qu’il était impensable que les Autochtones soient absents de ce genre de pièce. «Mais en aucun cas on a souhaité la fin de Kanata». Elle tient à souligner que Robert Lepage a tendu la main aux représentants des communautés autochtones.

Contrairement à SLAV, offerte dans le cadre du Festival de jazz de Montréal qui avait eu droit à quelques représentations avant qu’on baisse le rideau, Kanata n’aura même pas pu être présentée devant public — on a tiré sur le messager plutôt que de poursuivre la discussion, ce que souligne d’ailleurs Ex Machina.

«Au-delà de cette troublante situation, il nous faudra bien, tôt ou tard, tenter de comprendre, calmement et ensemble, ce que sont fondamentalement l’appropriation culturelle et le droit à une expression artistique libre.»

Michel Marc Bouchard (Tom à la ferme) était plus tranché en apprenant la nouvelle: «Aussi contestable et discutable un spectacle puisse-t-il être, son annulation est une aberration et une insulte à l’intelligence. Et je plains le jour où un conseil des arts me dira quoi ou ne pas écrire. Ça aussi, c’est une aberration. Je suis absolument attristé par l’épreuve innommable que traversent Robert Lepage et ses équipes.»

En entrevue samedi à Radio-Canada, Lepage avait néanmoins admis une possible erreur de jugement dans le processus de création de la pièce amorcée il y a quatre ans. Le célèbre dramaturge a pourtant souvent collaboré avec les Autochtones dans le passé, notamment en montant La tempête de Shakespeare à Wendake avec des interprètes hurons.

«Dans tout ce que j’ai fait, j’ai toujours essayé de faire de la place aux Autochtones, d’inclure les Autochtones. L’erreur de jugement que j’ai eue, ça a été de penser que ça m’autorisait [à] aborder ces thèmes-là», a-t-il déclaré au micro de Radio-Canada.

Dans son communiqué, Robert Lepage s’est néanmoins dit prêt à poursuivre les discussions amorcées: «les portes du Diamant leur seront largement ouvertes». Une rencontre avec des opposants à SLAV, qui souhaitaient une plus grande présence d’artistes noirs, est également prévue cet automne.

Lorsque la poussière sera retombée, on souhaite que tout ça «mène ici, un jour, à des rencontres artistiques et interculturelles plus sereines». Avec La Presse canadienne