Gregory Dahl incarne un bouffon lubrique et exhubérant en public, mais robuste et tendre auprès de sa fille.

Rigoletto: Pour les duos père-fille

CRITIQUE / Si l’argument de Rigoletto, outre les inconduites sexuelles éhontées du duc de Mantoue, trouve difficilement un écho à notre époque, les airs de Verdi sont toujours d’une beauté et d’une agilité radieuses, qui ont bien été mises en valeur par l’Opéra de Québec pour cette première production de la saison.

La manière dont on traite les femmes dans cet opéra (vierges à venger, aguicheuses professionnelles ou femmes à corrompre) a de quoi faire sourciller, de nos jours, la plus frileuse des féministes. Le metteur en scène François Racine voulait qu’on croit que le duc libertin (joué par un Steeve Michaud plein d’aplomb, à la voix juste, claire, ronde et forte — parfois presque trop) était vraiment tombé amoureux de la jolie et pieuse Gilda (lumineuse Raphaëlle Paquette), mais force est d’admettre qu’on voit trop clair dans le jeu du séducteur. Lorsqu’il répète à pleins poumons que «la femme est légère et changeante» alors qu’il cumule les maîtresses, on aurait bien envie de lui régler son cas. Le hic, c’est qu’alors l’ultime sacrifice de Gilda nous apparaît comme un inadmissible gaspillage, auquel on assiste plus outré qu’ému.

Quant à la malédiction, Rigoletto semble l’attirer en étant le seul à s’en formaliser. Nous sommes loin de la lourde destinée d’Hamlet ou de Macbeth, on assiste plutôt à un malencontreux coup du sort, un mauvais tour joué à un père dévoué.

Le duc de Mantoue (Steeve Michaud) cumule les conquêtes et les inconduites.

Vil, Rigoletto? Le bouffon aussi robuste que tendre joué par Gregory Dahl attire plutôt la sympathie. Les splendides duos qu’il livre avec Raphaëlle Paquette (qui a déployé tout son génie dans la deuxième moitié du spectacle, après les airs un peu trop roucoulants du début) sont les moments qui émeuvent bien davantage que la tragédie elle-même. Quel merveilleux mariage de voix, d’émotions vives et de pure beauté lorsqu’ils s’enlacent, se réconfortent, s’affligent et s’aiment! Sublimes vertiges. 

Dans ces moments délicats, l’Orchestre symphonique de Québec, sous la direction amoureuse et animée de Derek Bate, laissait s’envoler chaque note avec le plus grand soin. Les musiciens — tout comme le chœur d’hommes — se sont montrés particulièrement agiles lors des scènes où le rythme était crucial. On pense entre autres à ce moment où les rires fusent dans la mélodie pendant qu’ils raillent Rigoletto. C’était rassurant de voir une telle rectitude après la première scène de groupe, où l’édifice des voix était plus confus.

Gregory Dahl (Rigoletto) et Raphaelle Paquette (sa fille Gilda) livrent des duos d’une beauté bouleversante.

Le théâtre élisabéthain imaginé par Michel Baker et les culottes bouffantes confectionnées par Judith Fortin transportaient le drame dans un univers de comédiens sans morale, tout en permettant de situer tous les lieux de manière minimaliste. Ce changement de lieu et d’époque par rapport à l’oeuvre originale se faisait sans heurts, mais ne jetait pas non plus un nouvel éclairage saisissant sur celle-ci.

Mention honorable à la basse Marcel Beaulieu, en tueur à gages, dont le timbre a su nous faire frémir et affirmer le côté sombre de l’argument. 

Rigoletto sera de nouveau présenté les mardi 24, jeudi 26 et samedi 28 octobre à 20h au Grand Théâtre de Québec.