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Reprendre le flambeau au Trident
Théâtre
Reprendre le flambeau au Trident
Après six mois dans l’ombre et au moment de célébrer ses 50 ans, le Trident et ses artisans renouent avec les projecteurs… et avec leur public. Quatre acteurs retrouvent l’avant-scène, dans quatre lieux parfois méconnus du Grand Théâtre, dans les mots d’autant d’auteurs d’origines, d’horizons et de générations diverses. Le Soleil est allé à la rencontre de ces interprètes qui reprennent le flambeau après une pénible période de confinement.
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Lorraine Côté : Entre Londres et l’Acadie

Théâtre

Lorraine Côté : Entre Londres et l’Acadie

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
Lorraine Côté se trouvait à Londres, prenant part à une tournée de la pièce Les sept branches de la rivière Ota de Robert Lepage, quand la COVID-19 est venue chambouler nos vies. La France et l’Espagne l’attendaient notamment. Les nouvelles règles sanitaires en ont décidé autrement. De retour au pays, c’est plutôt un classique de l’Acadie qui ramène la comédienne sur les planches, elle qui se glissera sous peu dans la peau de La Sagouine, d’Antonine Maillet. Un texte qui célèbre, comme Le Trident, ses 50 ans cette année.

Q Ça fait quoi de revenir sur scène après ce confinement?

R Ça fait énormément plaisir. C’est comme si je ne réalisais pas vraiment qu’il y avait une si grande différence. J’ai joué au mois de mars à Londres, ça fait quand même un bout que je n’ai pas joué au Trident. C’est comme si c’était juste une autre production, sauf qu’avec les nouvelles conditions — les masques, les consignes, le fait de ne pas toucher aux mêmes accessoires que les collègues —, c’est là que la réalité te frappe tout à coup. Quand on est au théâtre, on est déjà dans une autre réalité. Mais on est rattrapé par les nouvelles nécessités… Je pense que quand je vais voir la salle avec 140 personnes au lieu de 525, c’est là que je vais plus mesurer le choc.

Q Qu’est-ce qui se démarque à tes yeux dans ce texte que tu portes?

R Ce qui ressort, c’est la beauté de la langue. C’est une langue vraiment magnifique. Et ça parle de choses tellement fondamentales. Ça parle d’identité, ça parle de comment se sortir de la misère. Ce qui est beau aussi, c’est que la Sagouine, elle ne se plaint jamais. Elle n’est pas dans la misère. Elle est née à cet endroit-là, elle vit sa vie. C’est ce que je trouve tellement touchant. Elle s’arrache la vie, elle fait ce qu’elle peut pour s’en sortir. Et elle a énormément d’humour, aussi. Elle est très lucide. Elle réfléchit beaucoup. Ça me fait penser à mes parents ou mes grands-parents, qui étaient des espèces de sages qui vivaient dans un autre temps.

Q Comment entrevois-tu la suite des choses pour le milieu théâtral, si jamais les contraintes sanitaires se poursuivent pendant encore un moment?

R J’en parle avec les gens avec qui je travaille et avec mes élèves au Conservatoire. On a la sensation que ça ne sera plus comme avant. Il y aura encore du théâtre et des shows de musique, mais je pense que les spectacles vivants seront présentés live, mais aussi sur le Net. Je crois qu’une bonne partie du public va écouter ça de la maison sur leur écran. C’est sûr que c’est un peu absurde, parce qu’un spectacle live, ce n’est pas ça. Mais on ne pourra plus laisser de côté cette présence de l’écran. Mais si ça permet de rejoindre plus de gens et si on peut faire un spectacle à Québec avec des spectateurs qui viennent de Gaspé, c’est extraordinaire. D’une certaine façon, ça rend le spectacle encore plus accessible.

«La Sagouine» d’Antonine Maillet, mise en scène de Patrick Ouellet, avec Lorraine Côté, accompagnée de Stéphane Caron, à la salle Octave-Crémazie du 22 septembre au 18 octobre.

Jonathan Gagnon : De toutes les couleurs

Théâtre

Jonathan Gagnon : De toutes les couleurs

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
Entre un bateau de croisière et la caisse enregistreuse d’une épicerie, Jonathan Gagnon en aura vu de toutes les couleurs pendant la pandémie. Il remontera sous peu sur scène dans Exercices de style de Raymond Queneau, un sportif défi théâtral qu’il relève pratiquement au pied levé.

Un autre acteur devait à l’origine prêter vie aux multiples interprétations d’une même anecdote imaginées par l’auteur français. Changement de programme : Jonathan Gagnon a accepté le mandat avec enthousiasme (presque!) à la dernière minute, à la veille des répétitions.

«Ça va vite, quelque chose de rare. C’est du théâtre extrême qu’on fait. Ça ne m’est jamais arrivé, deux semaines avant la première, d’être encore en train d’apprendre du texte», nous confiait il y a quelques jours le comédien, qui a quand même maîtrisé l’art de se retourner sur un 10 ¢ pendant la pandémie.

Quand la COVID-19 s’est pointée, Gagnon était en vacances, sur un bateau de croisière. Voyant les ports fermer un à un, il est revenu à la maison. Voyant ses engagements professionnels fondre comme neige au soleil, il est encore allé voir ailleurs.

«C’était déprimant. Il fallait que je fasse quelque chose, donc je me suis lancé dans plein d’affaires pour rester actif. J’ai été caissier dans une épicerie, j’ai travaillé dans une librairie, j’ai livré de la pizza…» résume celui qui s’était aussi porté volontaire pour aller donner un coup de main dans des CHSLD.

La reprise de l’industrie audiovisuelle lui a permis de renouer avec son vrai métier. Et le voilà de retour sur les planches dans un spectacle ludique, pensé comme une bulle de légèreté dans cette rentrée théâtrale.

Q Ça te fait quoi de remonter sur scène après ce confinement?

R C’est le fun, vraiment. L’apprentissage de textes n’est pas une étape qui me fait énormément triper. Mais j’ai mon petit rituel et je le savoure. On ne sait pas ce qui va arriver. On parle de cette deuxième vague. J’en profite. Même si on a un agenda hyper serré, on rit beaucoup. Mais on fait tout ça en respectant les contraintes sanitaires… C’est plus complexe de répéter en contexte de COVID. Mais on est tellement content d’être dans une salle de répétition, on fait avec.

Q Qu’est-ce qui se démarque à tes yeux dans ce texte que tu portes?

R C’est un des textes les plus difficiles que j’ai eu à apprendre. Raymond Queneau est parti d’une anecdote absolument banale et il a écrit cette même histoire 99 fois. Nous, on en fait 33, avec des styles différents : visuel, tactile, métaphorique, télégraphique, comique, en alexandrins, etc. C’est difficile pour moi parce que c’est la même histoire, dans des mots qui se ressemblent, mais qui ne sont pas toujours les mêmes. [...] C’est très ludique. Je pense que c’était une demande des abonnés du Trident, après la période un peu noire qu’on vient de vivre et qu’on vit encore dans une certaine mesure, d’avoir quelque chose d’un peu plus léger. On a pris ce mandat-là et on va vraiment dans le ludisme, dans le plaisir, j’oserais même dire la niaiserie. C’est pour s’amuser et lâcher un peu la pression qu’on a eue sur les épaules ces derniers mois.

Q Comment entrevois-tu la suite des choses pour le milieu théâtral, si jamais les contraintes sanitaires se poursuivent pendant encore un moment?

R C’est sûr que je le vois vivant, sur scène, avec des spectateurs. Je ne vois pas ça numérique, sur le Web ou en Facebook Live.

Je le vois possible, inventif… Mais on dirait qu’il y a des choses qui ne se peuvent pas en distanciation physique. Je ne nous verrais pas jouer Roméo et Juliette à deux mètres de distance. Mais sans doute que des metteurs en scène arriveraient à amener ces grands textes de manière différente.

Je déteste le mot «réinventer». On l’a entendu beaucoup et comme artiste, on a l’impression qu’on se réinvente chaque fois qu’on monte sur une scène. Quand on nous demande de nous réinventer, on dirait qu’on se fait dire que ce n’est pas ça qu’on fait déjà tout le temps. Mais effectivement, je pense qu’il va falloir trouver d’autres langages scéniques. C’est sûr que j’aimerais être un acteur actif dans cette recherche de ces nouveaux langages.

«Exercices de style» de Raymond Queneau, mise en scène de Marie-Josée Bastien, avec Jonathan Gagnon, accompagné de Steve Hamel, sur la scène de la salle Octave-Crémazie du 22 septembre au 18 octobre.

Mélissa Merlo : D’un extrême à l’autre

Théâtre

Mélissa Merlo : D’un extrême à l’autre

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
Le contraste ne pourrait pas être plus révélateur de tout ce qui a changé dans les derniers mois : quand la COVID-19 nous a subitement fait découvrir le concept de distanciation physique, Mélissa Merlo faisait partie de l’imposante distribution de Roméo et Juliette, pièce interrompue en plein envol au Trident. Voilà qu’après un congé forcé et bien des contrats annulés, elle retrouve le même théâtre fin seule avec Les barbelés d’Annick Lefebvre.

«Je faisais des scènes de combat très intenses dans Roméo et Juliette. J’étais en contact constamment avec mes collègues. On passait notre temps à être l’un par-dessus l’autre. On est vraiment ailleurs, là», illustre celle qui campait le personnage de Blanche dans une adaptation du classique de Shakespeare où plusieurs rôles avaient été féminisés.

La voici maintenant dans un premier solo qui ne manque pas de force de frappe. Monologue costaud et ancré dans l’urgence, Les barbelés vient avec une mise en garde de la directrice artistique Anne-Marie Olivier : «Si vous n’aimez pas les spectacles plus “rock” du Trident, ce spectacle n’est pas pour vous. Par contre si vous les appréciez, vous serez ravis.»

Q Ça te fait quoi de remonter sur scène après ce confinement?

R Je me sens vraiment choyée, privilégiée, chanceuse. Je suis vraiment contente de me lever le matin et d’aller dans un local de répétition. […] J’ai su que j’allais faire le spectacle en juillet, je ne me souviens plus trop de la date. Mais je sais que je me suis mise à travailler sur le texte tout de suite. De un parce que ça m’emballait complètement. Je trouvais ça génial de pouvoir travailler et d’avoir un but. De deux parce que je suis tombée en amour avec le texte à la première lecture. Ça m’a fait une onde de choc. Ça m’a vraiment motivée à l’apprendre tout de suite. Je voulais aussi arriver en répétitions avec le texte su, parce que c’est quand même 60 pages assez denses. Il fallait que je me sente en contrôle. C’est un sacré défi. Et c’est la première fois que je fais un solo… L’approche et la manière de travailler sont différentes. J’ai l’impression que dans l’espace de quelques mois, j’ai eu un crash course sur c’est quoi être comédien!

Q Qu’est-ce qui se démarque à tes yeux dans ce texte que tu portes?

R Je trouve que c’est un magnifique coup de poing. C’est dur, c’est vraiment dur. Mais c’est tellement beau. Elle a une façon d’écrire les choses qui vient me chercher profondément. On a la chance de pouvoir jouer une auteure qui est encore en vie, qui fait partie de nos contemporains. Il faut qu’on les monte, ces auteurs-là. Et c’est une femme! On a besoin d’entendre des paroles de femmes. Ça me rend fière de pouvoir porter un texte qui a été écrit par l’une de mes contemporaines. Je l’admire beaucoup et pour moi, c’est vraiment un honneur.

Q Comment tu entrevois la suite des choses pour le milieu théâtral, si jamais les contraintes sanitaires se poursuivent pendant encore un moment?

Ce que je constate, c’est qu’on a une faculté d’adaptation assez formidable. Mon grand souhait — et c’est peut-être une petite prière que je lance —, c’est qu’on n’arrêtera pas de créer du beau. L’art vivant, ça ne mourra pas. En tout cas, je le souhaite de tout mon cœur. Je pense qu’on va toujours trouver un moyen pour être ensemble, pour se rejoindre. En tout cas, c’est mon grand souhait.

«Les barbelés» d’Annick Lefebvre, mise en scène d’Amélie Bergeron, avec Mélissa Merlo. Dans la cour intérieure du Conservatoire de musique du 22 septembre au 10 octobre.

Marc-Antoine Marceau : Quand les astres s’alignent...

Théâtre

Marc-Antoine Marceau : Quand les astres s’alignent...

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
Il y a de ces hasards qui émerveillent ou qui bouleversent. Pour Marc-Antoine Marceau, le spectacle Ce qu’on respire sur Tatouine, une adaptation théâtrale du roman de Jean-Christophe Réhel, est l’un d’eux.

L’acteur raconte avoir eu un coup de foudre pour la plume de Réhel en participant au spectacle Je me soulève, un enivrant collage de textes poétiques mis sur pied par les sœurs Véronique et Gabrielle Côté et qu’on a pu voir au Trident l’an dernier.

«À partir de ce moment-là, j’ai tout lu», note Marceau, qui dit «avoir sauté» sur le roman Ce qu’on respire sur Tatouine — lauréat du Prix littéraire des collégiens l’an dernier —, à sa parution. Le bouquin, qui nous amène dans l’imaginaire foisonnant d’un homme souffrant d’une maladie pulmonaire, l’a même accompagné pendant le récent confinement.

«Ça me faisait du bien, j’avais commencé à le relire cet hiver et il m’a porté pendant la pandémie, précise le comédien. Quand on m’a parlé de ce solo avec ce texte, qui m’a bouleversé, à ce moment précis… Il y avait dans ce hasard-là une sorte d’alignement des affaires. J’ai capoté!»

Q Ça te fait quoi de remonter sur scène après ce confinement?

R Ce qui m’a le plus manqué depuis le début de la pandémie, ce sont les gens : les équipes, les amis, la famille. C’est un métier de personnes et de relations. Ça m’a manqué de A à Z. C’est cool de recommencer de cette manière-là. Le Trident a monté un projet qui respecte les normes sanitaires, mais en gardant l’expérience théâtrale : il y a des gens dans la salle, même à distance.

Q Qu’est-ce qui se démarque à tes yeux dans ce texte que tu portes?

R C’est une écriture qui est dans le quotidien, mais aussi dans l’imaginaire et dans la poésie. Ça me rappelle un peu le groupe Avec pas d’casque. C’est un quotidien magnifié. C’est quelque chose qui me bouleverse.

Q Comment tu entrevois la suite des choses pour le milieu théâtral, si jamais les contraintes sanitaires se poursuivent pendant encore un moment?

R On dirait que ça change aux 36 heures, tout ça. Je travaille aussi en parascolaire, au secondaire. On planifie les projets en virant tout ça positivement et en disant qu’on n’aurait jamais pu faire ce genre de projets autrement. De l’aborder comme ça, je ne dirais pas que ça amène une légèreté, parce que c’est un contexte très sérieux. Mais il y a cet aspect de voir comment on peut utiliser notre créativité pour faire autrement dans un contexte qui est aussi unique que ce qu’on veut créer.

C’est l’occasion de créer une expérience dans laquelle les gens vont dire : «je n’aurais jamais vécu ça comme spectateur». Moi, ça me motive. C’est une bonne voie et ça fonctionne, à date.

Après, à long terme, c’est sûr que ça reste flou...

«Ce qu’on respire sur Tatouine» de Jean-Christophe Réhel, montage et mise en scène d’Olivier Arteau, avec Marc-Antoine Marceau, Stéfanelle Auger et Olivier Forest. À la salle John-Applin du Grand Théâtre du 22 septembre au 18 octobre.