Jonathan Gagnon dans <em>Exercices de style</em>
Jonathan Gagnon dans <em>Exercices de style</em>

Rentrée du Trident: de belles retrouvailles en effet...

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
CRITIQUE / Après six mois de silence forcé, Le Trident nous avait promis de «grandes retrouvailles» pour lancer sa 50e saison, avec quatre pièces présentées pratiquement en simultané dans autant de lieux du Grand Théâtre. Vue mercredi soir, la première moitié de la proposition nous laisse avancer qu’on ne nous a pas menti.

Avec au programme deux œuvres plus classiques et deux textes contemporains, nous avons commencé lesdites retrouvailles en revisitant des univers qui ont résisté à l’épreuve du temps, des décennies après leur création. Dans des genres diamétralement opposés, Exercices de style de Raymond Queneau et La Sagouine d’Antonine Maillet donnent lieu à un formidable travail sur la langue.

Premier rendez-vous sous le signe de la légèreté sur la scène même de la salle Octave-Crémazie, où le comédien Jonathan Gagnon nous attend avec une livraison aussi sportive que ludique des textes de Raymond Queneau.

Dans son bouquin paru en 1947, l’auteur français proposait 99 versions d’une anecdote banale, dans laquelle un homme au long cou se querelle dans un autobus avant d’être revu quelques heures plus tard par le narrateur en train de recevoir un conseil vestimentaire de la part d’un ami. Dans cette pièce mise en scène signée Marie-Josée Bastien, Jonathan Gagnon s’attaque à une trentaine d’entre elles de manière énergique et déjantée.

Une belle folie règne dans la mercerie aux mille surprises installée sur scène, où prennent aussi place les spectateurs. Les règles de distanciation physique sont bien respectées, mais l’impression de proximité avec les artistes s’avère ici indéniable. Et c’est précieux.

Dans un décor où à peu près tout peut devenir accessoire pour appuyer le propos, Jonathan Gagnon se livre à toute une gymnastique avec ce presque spectacle solo. Le texte met de lui-même en exergue l’immense liberté que permet notre langue. Ça se transpose sur scène dans un splendide terrain de jeu où l’acteur s’en donne à cœur joie. Et quand le complice percussionniste — et joueur de gazou! — Steve Hamel s’en mêle, on entre dans une toute nouvelle dimension.

Parce qu’on est là pour faire sourire en ces temps qui nous malmènent et parce qu’on ne craint pas non plus une saine dose d’esprit de bottine, on y va de quelques clins d’œil d’actualité. Dans cette manière de ramener à notre réalité la variation L’arc-en-ciel de Queneau, par exemple. Ou en faisant coucou à La Sagouine, qui prendra vie quelques minutes plus tard à deux pas, dans la même salle.

Lorraine Côté dans le rôle de La Sagouine. 

La Sagouine

C’est justement le personnage phare créé par Antonine Maillet qui nous a accueillis pour la deuxième partie de la soirée. Cinquante ans après sa création, le texte est ici incarné avec brio par Lorraine Côté, qui se glisse dans la peau — et les mots — de cette figure incontournable de la culture acadienne.

Dans la salle qui sert en temps normal d’écrin aux productions du Trident, on sent davantage le vide imposé par les consignes sanitaires. C’est un peu tristounet de voir tous ces sièges laissés désertés. Mais on comprend le compromis. Et on l’oublie une fois les lumières éteintes.

Dans une mise en scène de Patrick Ouellet, nous voilà en tête-à-tête avec cette femme vieillissante, mais allumée, dont les mains sont constamment occupées, qui a passé sa vie à s’échiner. Alors qu’elle sent venir la mort, elle se confie, certes, mais elle réfléchit (ou elle «jongle»), elle dépose des constats — notamment sur la notion d’identité — qui appellent au passé, mais dont certains semblent terriblement actuels. Elle nous fait rire aussi...

Lorraine Côté s’attaque ici à un monologue costaud, coloré, drôle et touchant. Je laisserai aux Acadiens le soin d’évaluer son accent, mon oreille n’est pas assez aiguisée pour le faire. Mais le voyage dans lequel elle nous invite est captivant. Quelqu’un de travaillant, de lucide, de résiliant et de sage. Quelqu’un qui connaît les grands drames, mais qui apprécie aussi les petits plaisirs de la vie. Le tout raconté dans un vocabulaire qui déroute un peu, parfois, mais qui séduit par sa couleur et sa musicalité.

La suite des retrouvailles du Trident à lire samedi, avec un retour sur «Ce qu’on respire sur Tatouine» et «Les barbelés».