Normand Bissonnette et Lorraine Côté s'en donnent à coeur joie dans l'interprétation du texte, truffé de répliques cinglantes.

Qui a peur de Virginia Woolf?: dans la gueule des loups

CRITIQUE / Ça joue dur ces temps-ci à La Bordée, dans la pièce Qui a peur de Virginia Woolf?... Et tous les coups sont permis au cours de cette joute verbale menée de main de maître par Lorraine Côté et Normand Bissonnette, qui mordent à belles dents dans le texte signé par l'Américain Edward Albee et traduit d'incisive manière par Michel Tremblay. Ce n'est pas parce qu'on rit que c'est toujours drôle, dit-on...
«Paquetez-vous! Vous allez en avoir besoin...», lance le personnage de George (Bissonnette) à ses invités en début de pièce. Il ne saurait mieux mettre la table pour cette rencontre éthylique, dans laquelle un couple d'intellos d'âge mûr profite de la visite de jeunes mariés (Élodie Grenier et André Robillard) pour s'adonner à une série de jeux aussi cruels que pervers. 
Truffé de répliques cinglantes, de méchancetés et de mesquineries, le texte créé par Edward Albee en 1962 trouve une résonance particulière dans la langue de Michel Tremblay. Et les comédiens, Côté et Bissonnette en tête, s'en donnent à coeur joie dans ce florilège d'insultes, avec une indéniable complicité. 
Dans cette mise en scène d'Hugues Frenette, la première campe une Martha au verbe mitraillette qui change de tons sur un 10 ¢, distribuant autant les minauderies que les vulgarités, passant du rire de gorge de la femme fatale aux gémissements de la fillette. Le second incarne un George aux airs de raté cynique, qui oscille entre lassitude et impitoyable sarcasme. 
Tout au long de cette pièce où la violence flirte constamment avec le ridicule, le duo se tiraille, se colletaille, se déchire, s'humilie. Nous voilà devant deux prédateurs qui savent si bien frapper où ça fait mal et se pousser l'un et l'autre à bout... et qui deviennent encore plus redoutables quand vient le temps de ne faire qu'une bouchée de leurs invités. Parce que si le jeune couple est d'abord pris à témoin dans ce jeu de pouvoir, c'est pour mieux à son tour être dévoré tout cru. 
En opposition avec une paire qui prend autant de place, les personnages confiés à André Robillard et à Élodie Grenier servent inévitablement un peu de faire-valoir. Leur rôle n'en est pas moins essentiel : un straight man qui met en exergue l'absurde du duel (avant d'en devenir un instrument), une ingénue qui cultive le burlesque à mesure qu'elle s'enivre. L'un et l'autre s'acquittent de leur tâche avec beaucoup d'à propos. 
Qui a peur de Virginia Woolf? est présenté à La Bordée jusqu'au 7 mai.