Dominique Leclerc dans «Post-Humains»

«Post Humains»: parcours cognitif chez les cyborgs

Se joindre à un club de cyborgs berlinois pourrait être la prémisse d’un scénario de film de science-fiction. Ce fut surtout le début de l’aventure de «Post Humains», où Dominique Leclerc a marié autofiction et théâtre documentaire pour amener les spectateurs à voir que les amalgames entre corps et technologie font partie de notre futur proche.

Pour démystifier le transhumanisme, qui promeut l’utilisation des découvertes scientifiques et des techniques pour l’amélioration des performances humaines, il était essentiel pour la créatrice de ne pas rester dans la théorie. «C’est en faisant des rencontres, en parlant avec les gens, que j’arrivais à mettre un peu plus de nuances et de volume dans ma perception des choses», indique-t-elle. Son glucomètre lui a permis de briser la glace. «Ça ne me tentait vraiment pas de parler de mon diabète. Dans la vie de tous les jours, je ne le mets pas à l’avant-plan. Mais c’était la petite carte magique. Je voyais en 2013 que ce qu’on allait me proposer dans le futur, c’était des inventions comme celle de Google X Lab, qui travaillait sur une lentille cornéenne pour mesurer le taux de sucre dans le sang. C’était facile de dire que je cherchais une alternative aux outils dont je dépends.»

La perspective de donner des données biomédicales à Google ou à Vitality, un programme auquel souscrivent plusieurs assureurs, la faisait (et la fait encore) frémir. D’où la recherche d’autres options, de makers qui pourront inventer des prothèses ou des implants indépendants des grosses compagnies.

Sa rencontre avec Enno Park, un programmeur informatique et fondateur du club de cyborgs berlinois, a été déterminante. «Deux ordinateurs sont liés à son cerveau en tout temps et la compagnie qui a conçu ses implants cochléaires menace de les retirer s’il essaie de les modifier. La compagnie se dit propriétaire de son ouïe!» expose Dominique Leclerc, qui s’identifie à la quête curative et à la réflexion sur les nouvelles manières de percevoir le corps humain d’Enno Park. «Par contre, par lui, j’ai aussi rencontré des transhumanistes vraiment hardcore qui ont hâte qu’on se transforme en software pour voyager dans l’univers», note-t-elle.

Post-Humains

Trouver un terrain commun

En évitant le piège de la condamnation, elle a tenté d’enclencher une réelle discussion. «On s’en va vers ça. On a déjà un pied dedans. Mon but était de tranquillement rapprocher les envies des transhumanistes de celles des spectateurs», indique la créatrice. Comment? En montant une exposition préparatoire au spectacle, où les spectateurs peuvent apprivoiser le sujet, mais surtout en leur posant des questions en apparence anodines. Quelle partie de votre corps souhaiteriez-vous améliorer? Quel sens aimeriez-vous exacerber? Quel a été votre plus grand deuil? «On a construit la pièce comme un parcours cognitif du spectateur où, constamment, on essaie de trouver un terrain commun.»

La technique semble porter fruit, puisque le spectacle a stimulé les discussions partout où il est passé. Notamment en avril à la prestigieuse Schaubühne, à Berlin, au Festival international New Drama. Outre l’étrangeté de voir les spectateurs lire les sous-titres au-dessus de sa tête pendant qu’elle livre son récit très personnel, où elle expose sa fragilité et ses doutes, l’expérience lui a permis de présenter son spectacle sur les lieux de sa genèse.

Il faut dire que l’auteure et comédienne connaît bien la capitale allemande, d’où est originaire son mari, Dennis Kastrup, un journaliste indépendant qui fait partie de la distribution de Post Humains. Tous deux se sont fait implanter une micropuce lors du OFF FTA en 2017, pour passer de l’observation à l’expérimentation, tout en mettant un brin de poésie dans la manœuvre. «Je voulais attirer l’attention sur le fait qu’on ne parlait pas du tout de ça au Québec, alors que c’est de plus en plus courant en Suède, notamment. C’est la première technologie non curative qui rentre dans le corps. Pour l’instant elle est anodine, mais on commence à parler d’implants neuronaux», expose-t-elle.

En évitant le piège de la condamnation, Dominique Leclerc a tenté d’enclencher une réelle discussion sur le transhumanisme.

Une prise de conscience est nécessaire, même si ce n’est pas demain la veille que nous consentirons à des amputations volontaires pour greffer des prothèses de superhéros à nos corps.

«On transfère beaucoup de choses, plus qu’on pense, dans la machine. Chaque jour on laisse aller un peu de liberté et on clique sur “oui” sans trop réfléchir. On n’a pas encore de recul, et c’est ce qui rend les choses compliquées. Mais on peut quand même essayer de prendre une petite distance», croit Dominique Leclerc.

Post Humains sera présenté les 26, 27 et 28 mai à 19h à la salle Multi de la coopérative Méduse, dans le cadre du Carrefour international de théâtre de Québec.