Le «Pinocchio» de Joël Pommerat joue sur de nombreux contrastes pour proposer une poétique réflexion sur l’humanité.

«Pinocchio»: supplices, humour et beauté

CRITIQUE / Le titre «Magie en clair-obscur» a failli se retrouver au-dessus cette critique du «Pinocchio» de Joël Pommerat, qui a pris l’affiche à La Bordée mercredi. C’était avant de réaliser que c’est exactement celui qui coiffait la recension de sa relecture de «Cendrillon», présentée il y a trois ans au Carrefour international de théâtre. Si sa version toute en contrastes des (més)aventures du pantin qui voulait devenir humain s’avère nettement plus sombre, le lien de parenté entre les deux œuvres — dans leur justesse, leur beauté et leur ingéniosité — est indéniable.

En prenant le conte de Carlo Collodi avec un pas de côté, l’auteur et metteur en scène français propose une poétique réflexion sur l’humanité : celle qu’on acquiert, mais celle qu’on peut perdre. La directrice artistique du Carrefour, Marie Gignac, nous avait annoncé un spectacle «lumineux comme un diamant noir». Force est d’admettre qu’elle n’avait pas menti. 

Comme dans l’histoire originale, le Pinocchio de Pommerat est sculpté dans un morceau de bois par un vieil homme solitaire, qui n’a jamais eu d’enfant. Mais avant même d’avoir trouvé sa forme finale, on sent que le pantin sera fort en gueule : la bûche se plaint avec vigueur sous les coups de scie à chaîne, la marionnette en devenir donne des ordres à son artisan. Et ça ne s’améliorera pas une fois l’assemblage terminé, alors qu’on découvre un «fils» candide et influençable, mais aussi paresseux, cupide, égoïste et insolent devant un père prêt à tous les sacrifices pour lui. Chapeau à l’actrice Myriam Assouline, qui insuffle une irrésistible gouaille au personnage. 

S’égarant volontairement sur le chemin de l’école, Pinocchio ne tarde pas à se mettre dans le pétrin, lui qui n’a pas appris à réfléchir. Et quand voleurs, escrocs, tyrans et tueurs rôdent aux alentours, disons que notre pantin paiera cher les leçons apprises. Heureusement que sa spectaculaire fée veille au grain...

Sans complaisance

S’il s’adresse à des spectateurs âgés de huit ans et plus, Joël Pommerat ne joue pas de complaisance et n’hésite pas à exploiter la noirceur et la violence du conte. Certains segments dans lesquels Pinocchio se fait malmener ont de quoi effrayer un peu les plus jeunes. Mais c’est contrebalancé avec beaucoup d’humour, d’ironie et d’intelligence.

Le spectacle se déploie dans un magnifique écrin fait de clairs-obscurs. La Compagnie Louis Brouillard réussit encore à créer de la magie en faisant bon usage de moments où la salle est plongée dans le noir complet pour complètement transformer le décor en quelques secondes. Voiles, écrans de fumée, éclairages tamisés ou recréant à eux seuls des environnements distincts… Tout est mis en place pour nous plonger dans une atmosphère un peu décalée, pas trop loin d’un étrange cabaret mené par un maître de cérémonie s’adressant directement au public. 

De sa voix profonde, Pierre-Yves Chapalain captive autant dans ce rôle de narrateur bienveillant que dans les multiples personnages secondaires beaucoup moins sympathiques qu’il est appelé à interpréter : escroc, juge injuste, bourreau d’âne… Et que dire de ce «doux» meurtrier cagoulé à la manière du Ku Klux Klan? Du bonbon!

La pièce Pinocchio est présentée jusqu’à samedi à La Bordée.