L’auteur, metteur en scène et photographe Philippe Ducros a créé un singulier objet théâtral qui permet au spectateur de découvrir, seul, accompagné d’un audioguide, une cinquantaine de ses photos prises en Afrique.

Philippe Ducros : Témoin du monde

Au fil des voyages parfois périlleux qui ont nourri son œuvre théâtrale, Philippe Ducros s’est souvent fait demander pour quel média il travaillait. C’est arrivé en Bosnie et en Palestine, nous dit-il. La question lui a aussi été posée en République démocratique du Congo (RDC), un périple «bouleversant» qui a en partie inspiré «La porte du non-retour», parcours déambulatoire photographique qui s’installe au Périscope à l’occasion du Mois Multi.

«Souvent, les gens plaçaient de l’espoir en moi, observe l’auteur, metteur en scène et photographe. Une chose qui est revenue très souvent, c’est : “porte mon témoignage au reste du monde. Dis-leur ce qu’on vit.” Tout à coup, ça devient très prenant pour moi et ça n’aide pas à bien dormir la nuit. Je ressens un sentiment de responsabilité qui s’installe. Pour moi, c’est plus qu’une œuvre théâtrale. Je me sens vraiment la responsabilité d’être le passeur, d’être le témoin de ce qu’ils vivent.»

Créé à Montréal en 2011, le singulier objet théâtral arrive dans la capitale après des séjours en France (notamment au Festival d’Avignon) et en Suisse. Ce parcours propose au spectateur de vivre l’expérience seul à seul. Le texte lui est glissé au creux de l’oreille par un audioguide accompagnant une cinquantaine de photos prises par l’auteur lors de deux voyages en Afrique. L’un sur la trace des négriers (le titre est d’ailleurs inspiré de l’histoire de l’esclavage) et des famines, l’autre dans une RDC à feu et à sang à cause de l’exploitation — et du trafic — du coltan, minerai qu’on s’arrache parce qu’il est notamment utilisé dans la confection des omniprésents téléphones portables.

Photo extraite du spectacle «La porte du non-retour» de Philippe Ducros.

La porte du non-retour trouve racines dans la pièce L’affiche, écrite après des séjours en territoire palestinien occupé. Le spectacle a eu un succès inespéré aux yeux de son auteur, qui s’est avoué un peu surpris des réactions suscitées. «Les gens me demandaient pourquoi je me sentais responsable de ce qui se passait pour les Palestiniens, comme si c’était vraiment deux mondes cloisonnés», explique Ducros. Celui-ci s’intéressait déjà au conflit en RDC, qui a fait des millions de victimes, et aux activités des sociétés minières canadiennes en Afrique…

«Je me suis dit qu’en montrant le lien économique que nous avons avec la RDC, ça devient impossible de se dire : “mon mode de vie ne dépend pas du mode de vie des autres”.»

La porte du non-retour est une «vraie pièce de théâtre», qui pourrait être montée sur scène. Mais son auteur a tenu à offrir une expérience en solitaire, à l’image de ses périples en solo. «La forme répond à ces voyages-là, à ces traumatismes-là, confirme-t-il. C’est un peu un bilan. C’est de dire : après la RDC, où est-ce que je peux aller? En tant qu’artiste, est-ce que je vais aller en Irak? Est-ce que je vais aller en Syrie, en pleine guerre civile? Jusqu’où je mets en péril mon intégrité mentale et physique pour faire des projets de théâtre? Il y a cette solitude-là que je voulais redonner aux spectateurs...»

La porte du non-retour est présentée au Périscope du 5 au 12 février.

Photo extraite du spectacle «La porte du non-retour» de Philippe Ducros.

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PARLER DE TOUT, MAIS PAS N'IMPORTE COMMENT

Foi de Philippe Ducros, nous pouvons parler de n’importe quoi au théâtre. Mais il faut trouver la bonne manière. En ces temps où le phénomène d’appropriation culturelle a fait beaucoup de bruit, notre homme le confirme : il est en constant questionnement. 

«Il y a des problèmes éthiques à parler des réalités de gens qui vivent à l’extérieur de notre pays. Il y a des questions éthiques à ne pas en parler, aussi, avance-t-il. Si nos gouvernements se permettent de passer des lois qui influencent totalement la vie de gens en République démocratique du Congo ou de bombarder l’Irak ou de financer l’industrie militaire israélienne, nous, en tant qu’artistes, on ne fait pas notre job si on n’en parle pas. Il faut juste ne pas en parler n’importe comment.»

Pour La porte du non-retour, il a choisi de se mettre lui-même en scène plutôt que les personnes qu’il a rencontrées. «Et en mettant de l’avant ces photos-là, je réponds aussi à des questions éthiques, ajoute-t-il. Je ne fais pas semblant d’être eux. Ils sont là, devant toi, ils te regardent.»

De la controverse entourant SLAV et surtout Kanata de Robert Lepage, Philippe Ducros retiendra plusieurs maladresses, des heurts mal compris, un certain paternalisme et un débat qui ne s’est jamais vraiment fait, à notre époque «où le 140 caractères prédomine».

«On dit qu’il y a censure et qu’on ne peut plus rien dire, qu’on ne peut plus parler des Premières nations. Je m’excuse, mais moi, j’en ai écrit une pièce sur les Premières nations [La cartomancie du territoire]. Personne ne m’a parlé d’appropriation culturelle. Des gens des Premières nations sont venus voir les représentations et personne ne m’a rien dit. On peut parler de tout. Mais on ne peut pas le faire n’importe comment...»  Geneviève Bouchard

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SUR LE TERRAIN

Lorsqu’on souligne à Philippe Ducros qu’on imagine mal le grand voyageur qu’il est sur une plage dans le Sud à siroter un mojito, l’auteur et metteur en scène relativise. Il sait aussi cultiver le compromis quand vient le temps de partir en amoureux… Et son statut de père de famille le motive désormais à explorer des sujets plus locaux, comme ce spectacle autour de la souveraineté, Première neige/First Snow, coécrit avec deux auteurs écossais et qui prendra l’affiche au Quat’sous à la fin février.

«Je n’irai pas me mettre en danger pour le plaisir de me mettre en danger. Je n’ai pas le goût d’être le National Geographic du théâtre, non plus…» laisse entendre Ducros, qui dit avoir un peu changé de point de vue sur sa patrie depuis qu’il fait du théâtre. 

«Quand j’ai commencé à faire cette démarche-là, je trouvais qu’avec le modèle québécois, on l’avait pas pire, reprend-il. Mais là, je trouve qu’on est en train de tout câlisser à terre et il y a une partie de moi qui a le goût de se préoccuper de ce qui se passe sur notre terrain.»

Philippe Ducros se trouvait en Écosse au moment du référendum de 2014. Il y est en tout allé à six reprises pour écrire Première neige et raconte avoir particulièrement apprécié de confronter les concepts d’indépendance de deux nations. «T’es obligé de sortir de ta propre victimisation pour savoir c’est quoi nos réels besoins, résume-t-il. On parle de projet de société. On parle de s’asseoir avec nos différences et de décider où on s’en va avec nos besoins communs.»

Et quant aux «petites vacances au soleil» entre deux «pèlerinages extrêmes» (pour emprunter les mots de sa compagnie, Hotel-Motel), Philippe Ducros n’est pas contre non plus. Une question d’équilibre, en somme. Et une nouvelle source de questions. 

«Je crois beaucoup aux vertus du mojito et des soupers entre amis, assure-t-il. Je crois qu’il faut déguster la vie. J’ai le privilège de pouvoir mordre dans la vie. Ça serait vraiment égoïste de ne pas le faire. Parce que c’est sûr que je suis un peu malmené par ce que j’ai vu et que je trouve que c’est une grande hypocrisie que de faire semblant que nos privilèges ne sont pas basés sur de l’exploitation. Mais ça, c’est mon lot…»  Geneviève Bouchard