Le motif du chevalier revient souvent dans Per te., un spectacle mêlant cirque et théâtre.

Per te.: jongleries créatrices

CRITIQUE / En pleine résidence de création d’un nouveau spectacle, la troupe de Daniele Finzi Pasca a été frappée par un grand drame : la mort de l’une des leurs, Julie Hamelin, la femme de Finzi Pasca. Endeuillés, ils ont décidé de continuer de créer ce qui est devenu leur hommage à l’auteure et conceptrice, Per te. (Pour toi., en italien).

Il ne fallait toutefois pas s’attendre à ce que le mot hommage soit pris au pied de la lettre par Daniele Finzi Pasca, connu à travers le monde autant pour ses productions grandioses dans le cadre de cérémonies olympiques que pour ses créations intimistes mêlant cirque et théâtre. 

Stoppés net en pleine création, les artistes se présentent dans une mise en abîme, quelque part durant les répétitions, trois mois avant la première de l’œuvre en chantier. L’équilibriste Évelyne Laforest, assise sur un banc de parc rouge, central à la fois dans l’histoire de Julie mais surtout dans le spectacle, tente de nous amener dans «le jardin de Julie», qui se trouve quelque part derrière ce grand rideau de ciel orné d’une porte, ou dans cette boîte qu’elle porte sur ses genoux.

On glisse alors dans une suite de tableaux disparates. Les acrobates, poètes, jongleurs, tous un peu clowns à leurs heures, répètent des scènes qui semblent parfois au stade de l’idéation, parfois presque terminées.

Là, un chevalier encombré de sa lourde armure cabotine avec une roue Cyr. Puis, deux autres chevaliers essaient de dompter de grandes voilures aux couleurs de feu qui dansent sous l’impulsion d’un grand vent. On y évoque, à mots couverts, la maladie, celle qui a affligé Julie.

Tourbillon

Ce tourbillon, on y verra virevolter, au fil des scènes, différents projectiles : petits sacs de plastique remplis d’air, joyeuses balles rouges, feuilles mortes, neige en styromousse, drapeaux de plastique léger qui bruissent joliment. C’est peut-être là l’image la plus forte et la plus constante du spectacle. Un tourbillon qui peut symboliser à la fois le tourment du deuil et les impulsions créatrices qui n’arrêtent jamais leur transformation. 

C’est aussi ce vent qui contribue aux plus belles réussites visuelles du spectacle, comme cette magnifique scène de cerceau aérien sous une pluie de pétales de roses, sur un fond turquoise peuplé de tiges lumineuses. Dans ces numéros où le cirque prend les devants, on se laisse plus facilement émouvoir par la poésie des dispositifs scéniques imaginés par l’équipe. 

Certaines scènes versent plutôt dans le théâtre, soit par des monologues, soit par des saynètes clownesques où la bande d’artistes nous fait vivre sa dynamique et indisciplinée camaraderie. Comme cet amusant numéro où David Menes, nu comme un ver, nous parle des rêves où il se retrouve en tenue d’Adam entouré de ses amis, sans que personne ne le remarque. 

Les monologues livrés par les comédiens-acrobates auraient pu s’avérer d’une grande richesse poétique, si seulement on les avait mieux mis en exergue, mieux laissé respirer. Ils étaient souvent doublés d’une bande sonore envahissante qui ne laissait pas le temps aux mots de se déposer en nous.

La démarche devient plus organique et émouvante après l’entracte, notammant dans une séquence touchante où, après un ballet de cerceaux volants, Beatriz Sayad et Évelyne Laforest s’interrogent sur la précision des mots quand vient le temps de parler de deuil. De par sa nature de spectacle inachevé, Per te. reste un spectacle exigeant, qui laisse aux spectateurs beaucoup de balles avec lesquelles jongler pour donner un sens à l’expérience. Comme l’a si bien dit l’un des cabotins en fin de parcours : «C’est de la poésie, c’est pas nécessaire de tout comprendre». Il faut savoir se laisser porter par le vent. 

Per te. est présenté au Diamant du 30 octobre au 1er novembre

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Un numéro poétique de cerceau aérien met en valeur le dispositif scénique qui produit du vent sur scène.
Certaines scènes versent plutôt dans le théâtre clownesque, comme cet amusant numéro où David Menes, nu comme un ver, nous parle des rêves où il se retrouve en tenue d’Adam entouré de ses amis, sans que personne ne le remarque.