Le coordonnateur artistique d'«Où tu vas quand tu dors en marchant...?», Alexandre Fecteau, sur le pont Lavigueur.

«Où tu vas quand tu dors en marchant...?» à la conquête des berges

Après deux ans à investir la colline Parlementaire, où travaillent de nombreux citoyens de la capitale, le parcours théâtral «Où tu vas quand tu dors en marchant…?» va à la rencontre du public dans un lieu de loisir : destination prisée des coureurs, cyclistes, skieurs ou patineurs, les berges de la rivière Saint-Charles accueilleront dès le 23 mai cinq tableaux tout neufs et leurs interprètes. En prévision de cette activité phare du Carrefour international de théâtre, rencontre avec le coordonnateur artistique Alexandre Fecteau et les concepteurs derrière les cinq propositions.

Pour de nombreux citadins de Québec, les berges de la rivière Saint-Charles font un peu office de cour arrière. Mais elles demeurent méconnues du grand public, selon Alexandre Fecteau, qui les a choisies pour accueillir la nouvelle mouture du populaire du parcours théâtral Où tu vas quand tu dors en marchant…?

«C’est un lieu où on ne vient pas si on n’est pas un sportif. Il reste que l’autoroute et la rivière sont des barrières. On a beaucoup dit qu’on était à la frontière de quatre quartiers. Ce sont des frontières physiques réelles. Avant qu’il y ait la passerelle des Trois-Sœurs, on ne passait pas de Saint-Sauveur à Limoilou très aisément. Fallait se rendre à Marie-de-l’Incarnation… Ce n’est pas à côté!» observe Alexandre Fecteau, qui trouve belle l’occasion de bâtir des ponts entre des coins de la ville qu’on croirait d’emblée éloignés.

«On perçoit mal où on est et comment on est rattaché au reste de la ville. C’est un secteur qu’on ne comprend pas très bien. La rivière est sinueuse… L’autoroute, quand tu n’es pas dessus, ça crée des détours tout autour. Je voyais un grand potentiel de retisser le tissu urbain dans la tête du monde», avance celui qui chapeaute son deuxième parcours, activité renouvelée aux deux ans au Carrefour international de théâtre.

Les cinq tableaux du nouveau parcours seront installés sur les berges de la rivière Saint-Charles.

«Ici, on est à toutes sortes d’extrémités que les gens ne raccordent pas ensemble, reprend-il. Je trouve que c’est vraiment le fun dans une ville de raccorder des morceaux. C’est de voir à quel point la Pointe-aux-Lièvres est proche d’Expocité, comment le parc Victoria est proche de Place Fleur-de-Lys...»

Défi de taille

Les artisans d’Où tu vas… ont l’habitude de voir grand, mais ils se mesurent cette année à un défi de taille, alors qu’ils occupent notamment le pont Lavigueur — qu’ils devront recéder aux voitures entre chaque représentation — et la rivière elle-même, où l’artiste Martin Bureau créera un gigantesque embâcle fait d’objets en tous genres.

Les artisans d’Où tu vas… ont l’habitude de voir grand, mais ils se mesurent cette année à un défi de taille, alors qu’ils occupent le pont Lavigueur et la rivière elle-même.

« Même si on est indéniablement en ville, on a un côté bucolique qu’on n’a jamais eu. »
Alexandre Fecteau

«Il y a beaucoup de règles, et c’est normal. Il y a des règles de sécurité par rapport aux constructions. Il y a des règles par rapport à l’environnement : non seulement l’eau, mais par rapport au fond de l’eau...», note Alexandre Fecteau, qui dit apprécier le côté «nature en ville» du nouveau terrain de jeu d’Où tu vas...

«Même si on est indéniablement en ville, on a un côté bucolique qu’on n’a jamais eu, observe-t-il. Il y a eu beaucoup d’efforts de faits pour que la rivière retrouve un aspect naturel. Et le développement du quartier est assez nouveau. Je pense que c’est le fun de se redécouvrir et de se réapproprier ce secteur.»

Où tu vas quand tu dors en marchant…? est présenté en continu entre 21h et 23h les jeudis, vendredis et samedis du 23 mai au 8 juin. Les cinq tableaux prendront vie entre le pont Lavigueur et la passerelle des Trois-Sœurs. 

1
«L’embâcle des sans-soucis»
Par Martin Bureau
Dans la rivière, près du pont de l’autoroute Laurentienne

Le peintre et cinéaste Martin Bureau

Le concepteur: Peintre et cinéaste, Martin Bureau mêle art et géopolitique dans des créations qui ont souvent exploré le thème de la catastrophe. Ses œuvres font partie de nombreuses collections privées et publics, dont celle de l’Assemblée nationale du Québec.

La proposition : Dans cette très vaste installation, un amoncellement de divers objets de (sur)consommation pollue la rivière pendant qu’à côté, des comédiens/influenceurs insouciants font la fête sur un luxueux ponton et se mettent en scène sur les réseaux sociaux.

Le concepteur Martin Bureau en quête de matériel pour son tableau

« J’ai tout de suite vu la banlieue qui dévalait la rivière Saint-Charles et qui s’agglutinait en basse-ville. »
Martin Bureau

L’inspiration : «L’idée de l’embâcle est venue avec le projet de s’installer au milieu de la rivière. J’ai tout de suite vu la banlieue qui dévalait la rivière Saint-Charles et qui s’agglutinait en basse-ville. Rapidement est venue l’idée du commentaire sur la consommation. Je m’inclus là-dedans : j’ai un char, je brûle du gaz moi aussi. L’idée n’est pas de dire eux versus moi. Mais mon inventaire est conceptuellement très banlieue. C’est BBQ, abri tempo, piscine hors terre, ski-doo… Les éléments ne sont pas très centre-ville. Les comédiens sont sur le ponton et le jeu, c’est le combat entre l’embâcle et le party.»

Où tu vas quand tu dors en marchant…?, c’est… : «Chaque année, j’ai toujours été super curieux d’aller voir ça. Et je suis vraiment impressionné chaque fois. Du point de vue des arts visuels, avoir autant de moyens, c’est rare que ça arrive. Chaque membre de l’équipe vient de corps de métier précis. C’est pour ça que je dis que je suis l’incompétent de service. Pour moi, c’est magnifique d’être concepteur et d’avoir tous ces gens-là qui poussent l’affaire pour que ça fonctionne. Je n’en reviens pas qu’on puisse réaliser ça. Je n’y crois pas encore.»

***

2
«Terre promise»

Par Maryse Lapierre et Maxime Beauregard-Martin
À l’angle des rues Irma-Levasseur et Bourdages

Les concepteurs Maryse Lapierre et Maxime Beauregard-Martin

« C’est un camping pour des personnes qui ne trouvaient pas leur place dans le monde réel »
Maxime Beauregard-Martin

Les concepteurs: Maryse Lapierre est comédienne et metteure en scène. Maxime Beauregard-Martin est comédien et auteur. Ils ont notamment collaboré dans la pièce de docu-fiction Mme G, créée à Premier Acte en 2016 et reprise à La Bordée l’an dernier.

La proposition:  «C’est un camping pour des personnes qui ne trouvaient pas leur place dans le monde réel, pour des gens marginaux soit parce qu’ils sont ultra-sensibles, très colorés, trop romantiques ou désillusionnés.»
— Maxime Beauregard-Martin

L’inspiration : «On s’inspire des campings de bord d’autoroute, avec toute la couleur que ça peut comporter dans ce côté un peu kitsch, mais sans s’en moquer. C’est plus pour fêter ce surplus de couleur. On fait se rassembler ces êtres marginaux dans cet endroit où ils sont libres d’être pleinement ce qu’ils ont envie d’être. Ils sont vraiment dans la jouissance, mais une jouissance qui peut vouloir dire d’être complètement mélancolique. Ce n’est pas nécessairement juste festif, même s’il y a des stations plus drôles, plus excentriques.»
— Maryse Lapierre

«On a voulu créer un territoire où tout le monde se sentirait le bienvenu.»
— Maxime Beauregard-Martin

«Et prendre un endroit à la base laid et hostile et de dire : “on s’installe ici, on va être bien, on va avoir du fun”.»
— Maryse Lapierre

Où tu vas quand tu dors en marchant…?, c’est… : «Une opportunité de rencontrer un public qui n’est pas nécessairement attiré par les salles de théâtre. Là, tout d’un coup, c’est dehors, on profite de la ville. C’est un événement ultra-populaire et on le réfléchit de cette façon-là...»
— Maxime Beauregard-Martin

«C’est de loin l’événement théâtral qui rejoint le plus de monde.»
— Maryse Lapierre

***

3
«Jeux d’échelles»

Par Vano Hotton
Près de la passerelle des Trois-Sœurs

Le concepteur Vano Hotton devant l'une de ses constructions.

« Tous les beaux édifices, les moins beaux, les plus controversés ou les lieux patrimoniaux, pour moi, c’est source d’imaginaire. »
Vano Hotton

Le concepteur : Scénographe œuvrant dans la capitale depuis 20 ans, Vano Hotton a notamment vu son travail dans la pièce Les chaises de Ionesco à La Bordée récompensé du prix Paul-Bussières. Il a collaboré avec Pierre Robitaille pour créer le tableau Machineries dans la mouture 2015-2016 d’Où tu vas quand tu dors en marchant…?

La proposition : Une douzaine de modèles réduits qui offrent un détournement poétique de bâtiments iconiques de la ville de Québec : Grand Théâtre, usine White Birch, édifice Price, Pyramide de Sainte-Foy, château Frontenac, etc.

L’inspiration : «Je suis un grand marcheur. Québec, je l’ai marchée le jour, mais aussi beaucoup le soir et la nuit. Tous les beaux édifices, les moins beaux, les plus controversés ou les lieux patrimoniaux, pour moi, c’est source d’imaginaire. Je regarde l’architecture et ça m’amène à penser à autre chose.»

Les modèles réduits offrent un détournement poétique de bâtiments iconiques de la ville de Québec : Grand Théâtre, usine White Birch, édifice Price, Pyramide de Sainte-Foy, château Frontenac, etc.

Où tu vas quand tu dors en marchant…?, c’est... : «Une fête. C’est une occasion fantastique pour nous-mêmes dans le milieu des arts comme pour le public de percevoir à quel point il y en a des artistes, ici. […] Ça sert à faire découvrir la ville. Quand j’ai fait le tableau avec Pierre Robitaille, il y avait des gens qui venaient de Charlesbourg ou de Beauport qui disaient : “ça fait 20 ans que je ne suis pas venu au centre-ville.” La rivière Saint-Charles, c’est un coin que je connais pour le vélo, pour la course. Mais je pense qu’il y a du monde qui ne savent pas qu’il y a maintenant une passerelle qui traverse la rivière. Ou qui ne voient pas, géographiquement, quand ils sont à Place Fleur-de-Lys ou au parc Victoria, que les deux sont face à face...»

***

4
«L’Anse-à-Vaillant»

Par Les Incomplètes
Rue du Cardinal-Maurice-Roy

Laurence P Lafaille, Josiane Bernier et Audrey Marchand devant l’équipe qui prêtera vie à leur village de pêcheurs.

« On parle des pêcheurs, mais on ne les voit jamais. On met vraiment l’accent sur la communauté, sur ceux qui restent, qui attendent le retour des pêcheurs »
Audrey Marchand

Les conceptrices : Josiane Bernier, Audrey Marchand et Laurence P Lafaille sont à la barre des Incomplètes, compagnie qui cultive les croisements entre théâtre et arts visuels. Elles sont principalement connues pour leurs créations destinées au jeune public.

La proposition : «On parle des pêcheurs, mais on ne les voit jamais. On met vraiment l’accent sur la communauté, sur ceux qui restent, qui attendent le retour des pêcheurs, qui vont s’inquiéter pour ceux qui sont partis en mer.»
— Audrey Marchand

L’inspiration : «On était en tournée en France et on est allé dans un village de pêcheurs. On a rencontré des éleveurs d’huîtres… C’était vraiment beau. On était à cette époque dans un cycle de création qui était différent et on s’est dit que le prochain cycle serait sous cet angle d’attaque.»
— Josiane Bernier

Où tu vas quand tu dors en marchant…?, c’est... : «Une immense fête où une grande partie du milieu artistique est impliquée et aussi une population beaucoup plus large que ce qu’on va voir dans nos salles de spectacles.»
— Audrey Marchand

***

5
«Points de suspension»

Par Karine Ledoyen et Ludovic Fouquet
Au pont Lavigueur

Les concepteurs Karine Ledoyen et Ludovic Fouquet

« Il y a du vrai et du faux dans notre tableau. Il y a des choses scientifiques sur lesquelles on s’appuie, mais nous, on les bascule vers la poésie. »
Karine Ledoyen

Les concepteurs : Karine Ledoyen est chorégraphe et fondatrice de la compagnie Danse K par K. Elle s’est notamment fait connaître pour son projet Osez!, présenté sur les quais du Québec et de l’Europe. Ludovic Fouquet est comédien, metteur en scène et artiste visuel qui exploite notamment le multimédia.

La proposition : Transformer le pont Lavigueur en une sorte de musée de la gravité, de l’extase et du flottement : des personnages (acrobates, comédiens, danseurs, pianiste) en vitrine ou en suspension, une plante aussi envahissante que poétique et une invitation à regarder les étoiles.

L’inspiration : «Ce beau pont Lavigueur nous a vraiment donné envie de travailler sur l’accroche, la gravité, la suspension. On a commencé à rêver très vite là-dessus, avec plein d’idées autour d’une galerie sur la gravité, d’un musée, d’expériences qui montreraient différentes possibilités d’envol. Doucement, on a commencé à aller vers une idée plus fantaisiste et à imaginer des situations assez inattendues sur le pont.»
— Ludovic Fouquet

«Il y a du vrai et du faux dans notre tableau. Il y a des choses scientifiques sur lesquelles on s’appuie, mais nous, on les bascule vers la poésie.»
— Karine Ledoyen

Les concepteurs Karine Ledoyen et Ludovic Fouquet


Où tu vas quand tu dors en marchant…?, c’est... :  «Un luxe. Je n’ai jamais eu accès à ça avant. D’avoir toute cette équipe du Carrefour derrière toi qui t’aide dans la production. On dit qu’on est speed, mais en même temps, ce sont eux qui sont sur le front. […] Je suis vraiment contente d’avoir pu m’exprimer avec tous ces médiums-là. Aller toucher au cirque, par exemple, c’est un fantasme qu’on peut avoir comme créateur, mais qu’on ne fait pas dans nos réalités d’organismes parce qu’on a des contraintes, des objectifs et des missions précises qui nous obligent à rester dans un cadre assez restreint. Un projet comme ça nous permet d’exploser et de mettre notre créativité au service du lieu.»
— Karine Ledoyen

___

Où tu vas quand tu dors en marchant…? est présenté en continu entre 21h et 23h les jeudis, vendredis et samedis du 23 mai au 8 juin. Les cinq tableaux prendront vie entre le pont Lavigueur et la passerelle des Trois-Sœurs