L’auteur Nassim Soleimanpour fait désormais le tour du monde avec la pièce Nassim, qui lancera le bal de la programmation en salles du Carrefour international de théâtre les 24 et 25 mai.

Nassim Soleimanpour : Le théâtre pour labo

Jusqu’en 2013, l’auteur Nassim Soleimanpour n’était pas autorisé à quitter l’Iran qui l’a vu naître. Refusant de se prêter à l’exigence du service militaire, il était privé de passeport. Ça n’a pas empêché ses œuvres, créées de manière à ce qu’elles puissent vivre sans lui, de circuler : à elle seule, «White Rabbit, Red Rabbit» a été jouée plus de 1000 fois, en 28 langues, dans quelque 35 pays.

Ce que d’aucuns auraient considéré comme une malchance — la découverte d’un problème médical — a changé la donne pour celui qui fait désormais le tour du monde avec Nassim, un spectacle traduit en 12 langues qui met à profit un interprète différent à chaque représentation. Seul critère : qu’il ou elle ne connaisse rien de la pièce, dont le contenu lui sera révélé en même temps qu’au public. Les actrices Érika Gagnon, Valérie Laroche et Anne-Marie Olivier se prêteront au jeu sur les planches du Périscope, où Nassim lancera le bal de la programmation en salles du Carrefour international de théâtre les 24 et 25 mai. Entretien avec un globe-trotteur qui utilise le théâtre comme un laboratoire.

Q Que pouvez-vous nous dire sur le propos que vous portez dans Nassim?

R C’est une histoire de mère, c’est une histoire de langage. C’est moi qui voyage de pays en pays en essayant d’apprendre d’autres cultures, d’autres langues, d’autres gastronomies. C’est de se faire des amis. Et si les gens sont ouverts, ça me fera plaisir de leur parler un peu de ma culture et de mes histoires.

Q À vous voir faire le tour du monde, on a l’impression que vous vous reprenez pour les années perdues...

R Exactement. C’est tout à fait ce qui arrive!

Q Comment en êtes-vous venu à obtenir votre passeport?

R J’en parle dans une autre de mes pièces qui s’intitule Blind Hamlet. Il y a plusieurs années, je fréquentais celle qui allait devenir ma femme et elle a insisté pour que je subisse un examen médical. Ils ont découvert que je suis presque à demi aveugle. J’ai cette maladie à l’œil gauche. C’est sous contrôle, les autres ne le remarquent pas. C’est juste que je vois les choses avec une sorte de filtre brillant. Tout a l’air brillant et beau à mes yeux. Et ça m’a rendu invalide pour le service militaire. Je n’aurais pas pu le faire même si j’avais voulu. Ça m’a permis de prendre mon passeport en 2013. Et depuis ce temps, j’ai beaucoup voyagé.

Q Vous résidez maintenant en Allemagne. Vous considérez-vous Berlinois?

R C’est très compliqué. J’utilise le mot «maison» pour parler de Berlin, je l’utilise pour l’Iran aussi. Je pense que le concept de maison est en train de changer, tout comme le concept de patrie. Parfois, je me considère plus comme un végétalien que comme un Iranien. Je pense que ces frontières qui viennent de considérations géographiques ou qui viennent du sang qui a été répandu au fil des ans ne définissent pas l’être humain contemporain. Je pense que nous avons des définitions plus profondes pour des mots comme «maison» ou «pays» ou «patrie».

Q Vos pièces sont conçues pour être jouées par d’autres personnes que vous. C’est venu d’une nécessité, alors que vous ne pouviez pas sortir de votre pays. Mais maintenant que vous pouvez le faire, pourquoi continuez-vous à avoir recours à la même méthode?

R C’est vrai pour la plupart de mes pièces. Mais pour Nassim, c’est différent. C’est pratiquement impossible de jouer Nassim si je ne suis pas aux alentours. Si je meurs, le spectacle mourra aussi. Mais c’est vrai que je suis obsédé par le fait d’écrire un théâtre qui peut être reproduit très facilement. L’une des raisons qui me motivent, c’est que j’aime cette authenticité et cette fraîcheur. [...] Deuxièmement, comme médium, le théâtre a besoin d’évoluer pour survivre. Le monde entier a changé. Désormais, on regarde Netflix. En payant quelques dollars par mois, on a accès à des milliers de films. Pourquoi les gens vont-ils prendre leur voiture et venir s’asseoir dans un théâtre pour me voir? On doit arriver avec des formes qui peuvent être reproduites facilement au théâtre et qui ne peuvent pas être reproduites au cinéma ou à la télé. Il faut que ce soit unique et que ça cultive un sens de communauté. L’idée est de se rassembler pour faire quelque chose qu’on ne peut pas faire chacun chez soi.

Q Ça explique peut-être pourquoi vos créations voyagent si facilement…

R Peut-être. Je suis un homme qui n’a pas de territoire. Je suis un Iranien qui ne pratique pas dans son propre pays. Peut-être que mon cerveau a réagi à cette situation en se disant que j’appartiens au monde entier et que le monde entier m’appartient. Ça me fait dire des choses comme : «pourquoi je n’irais pas jouer à Québec?»

Q Vous insistez pour que les interprètes qui participent au spectacle ne sachent rien de son contenu. Pourquoi?

R On ne demande jamais aux auteurs pourquoi ils tiennent à ce que les acteurs sachent leurs répliques. On ne le fait pas parce que ça fait partie du paradigme. Ce que je fais, c’est de l’interroger. Pourquoi devons-nous savoir notre texte? Je travaille sur une nouvelle pièce et c’est comme faire de la recherche et développement. Ça va être une pièce jouée où un acteur devra mémoriser son texte. Quand j’en parlais à cet acteur et aux gens du théâtre, ils me disaient : «ok, et on va changer d’acteur à chaque représentation». Non! On me demandait s’il y aurait des répétitions… Oui! Je ne veux pas toujours faire des spectacles non répétés. Je refuse d’être prisonnier. Je veux changer le paradigme. Expérimenter, c’est la beauté de la vie. Je pense que la seule chose dans ma vie à laquelle je vais être fidèle, c’est ma femme!