Dans sa dernière pièce, le controversé directeur théâtral Milo Rau reconstitue sur scène un fait divers où un jeune homosexuel est tabassé et complètement dénudé.

Milo Rau, le théâtre de la controverse à Avignon

AVIGNON — Une de ses pièces sur l’affaire Dutroux avec des enfants sur scène avait fait scandale, une autre sur les Pussy Riot a été interrompue à Moscou : à Avignon, Milo Rau a flirté de nouveau avec la transgression.

Pour sa nouvelle pièce, La reprise Histoire(s) du théâtre (I), le metteur en scène suisse a choisi un fait divers : le meurtre brutal d’un jeune homosexuel, Ihsane Jarfi, en 2012 à Liège, en Belgique.

Le crime est reconstitué à travers des témoignages, style cher à Milo Rau. Mais le moment crucial est des plus crus : après avoir été violemment tabassé, Ihsane, incarné par un émouvant acteur belge, Tom Adjibi, est complètement dénudé sur scène. Puis l’un des trois meurtriers urine sur son corps sans vie.

«Je pars d’incidents très durs pour me demander comment représenter sur scène un acte aussi horrible et quelles sont les limites du supportable», explique Milo Rau. «Je ne me dis pas : “Ah non! Ça, c’est trop direct, je ne vais pas le faire”.»

La controverse a marqué les pièces de l’artiste de 41 ans, salué comme l’un des metteurs en scène les plus avant-gardistes d’Europe. Depuis Les procès de Moscou (2013) sur le groupe Pussy Riot, «je n’ai plus obtenu de visa en Russie», confie le metteur en scène.

«La réalité est une provocation»

Ses autres œuvres lui ont valu procès et interdictions de jouer dans plusieurs pays.

En mars, c’était la polémique de trop : le théâtre belge NTGent dont il est le nouveau directeur s’excuse après avoir fait publier une annonce pour recruter, dans le cadre d’un des spectacles de Rau en septembre... des djihadistes ayant combattu pour le groupe État islamique.

Bien qu’assumant le caractère transgressif de son travail, Milo Rau se défend de chercher la polémique. Avec les guerres et les meurtres, «c’est la réalité qui est une provocation, donc l’art peut l’être aussi», dit-il, lui qui a fait des pièces sur Ceaucescu, le génocide rwandais ou encore la guerre au Congo.

«Mais mes œuvres sont plus complexes et pas de simples provocations.»

Ainsi Five Easy pieces, la pièce sur le pédophile belge Marc Dutroux avec des enfants racontant le déroulé de l’enquête, a fait grincer les dents, mais a été saluée par la critique comme une œuvre poétique.

Poétique, La reprise l’est aussi, car au-delà du meurtre, la pièce est aussi une réflexion à la fois touchante et non dénuée d’humour sur ce que signifie monter une tragédie sur scène. Mais parfois, il y a «les limites légales», reconnaît-il.

Pour son spectacle de septembre inspiré de L’agneau mystique — célèbre peinture flamande du XVe siècle —, l’idée était de tuer un agneau sur scène. «C’est une métaphore pour Jésus mais bien sûr, c’est interdit, et je comprends ça, car cela veut dire la fermeture du théâtre.»

Besoin de «nouveaux Molière»

Ancien élève du sociologue français Pierre Bourdieu, Rau se dit «idéologiquement imprégné» de cette discipline. «Bourdieu m’a dit : “Si tu veux parler de la boxe, il faut devenir boxeur.” Je fais un travail de journaliste, de sociologue quand je recrée quelque chose au théâtre.»

Cette approche ressort à l’évidence de La reprise, Rau et son équipe étant allés à la rencontre des parents et de l’ami d’Ihsane pour transposer le drame sur scène. Résolument contemporain, il appelle à un renouveau théâtral. «On dit toujours qu’il y a beaucoup de choses dans Molière qui vous parlent. Ce n’est pas vrai, nous avons besoin de nouveaux textes, de nouveaux Molière», martèle-t-il.

La tradition, comme la Bible, reste paradoxalement pour lui une source d’inspiration. En 2019, il compte réaliser un film sur Jésus qui fera sans doute couler beaucoup d’encre.