La comédienne Marie-Ginette Guay devant l’immeuble qui abritait La Grande Hermine, un endroit fréquenté par des filles de joie.

Marie-Ginette Guay sur les pas de Madame Thérèse

La comédienne Marie-Ginette Guay n’a jamais voulu quitter la capitale pour exercer son métier à Montréal, ce qui ne l’empêche pas de mener une florissante carrière à la scène, à la télé et au cinéma. Passionnée, emballée à l’idée de côtoyer de jeunes auteurs, elle loue le ciel de pouvoir exercer ce métier dont elle a su toute petite qu’il lui était destiné, elle qui a toujours aimé raconter des histoires. Le Soleil a passé un moment avec elle, à la faveur de la reprise de la pièce Mme G. à La Bordée.

Il était dans l’ordre des choses que Marie-Ginette Guay, une des doyennes de la scène de Québec, se glisse dans la peau de Thérèse Drago, alias Madame Thérèse, figure légendaire des nuits de la capitale, tête dirigeante pendant une trentaine d’années de La Grande Hermine, un endroit fréquenté par des filles de joie. Chacune à leur façon, les deux dames ont contribué à façonner la petite histoire de la ville.

Question de s’imprégner de l’ambiance des lieux, le rendez-vous avec Le Soleil avait été fixé sur les «lieux du crime», avenue Cartier, aujourd’hui le pub Galway. Évidemment, le décor irlandais ne ressemble en rien à celui de l’époque où les péripatéticiennes faisaient les yeux doux aux clients. N’empêche, les souvenirs restent tenaces. Jusqu’à récemment encore, confie une employée, des marins ont débarqué en espérant pouvoir fricoter à l’étage avec les filles de madame Thérèse. Or, la maison n’existe plus depuis… 1994.

Même si elle n’a jamais rencontré celle qu’elle incarne sur la scène de La Bordée, Marie-Ginette Guay s’est sentie investie d’une grande responsabilité à l’égard de ce «personnage mythique», décédé à l’âge de 88 ans, en avril 2016, six mois après la première de la pièce à Premier Acte. Fort de son succès remporté par Mme G. dans le petit théâtre d’une centaine de places, l’auteur Maxime Beauregard--Martin a décidé de remettre ça dans une plus vaste enceinte.

«Quand on a joué la pièce pour la première fois, elle était toujours vivante, confie Marie-Ginette Guay. Elle devait venir la voir, mais d’une fois à l’autre, elle a reporté sa venue. Elle était très malade. Ça me rendait assez nerveuse de savoir qu’elle pourrait être là. C’est quand même une grande responsabilité de personnifier quelqu’un de vivant.»


Québec, c’est ma base. La 20 [l’autoroute] ça se fait, ce n’est pas un problème. Il y a des choses que la vie décide pour nous…
Marie-Ginette Guay

Esprit libre, féministe à sa façon, à l’écoute des autres, Thérèse Drago prenait soin des femmes qui travaillaient sous son toit. Plus tard, c’est dans son demi-sous-sol du boulevard René-Lévesque, transformé en bar clandestin, qu’elle jouera le dernier acte de sa vie. «Elle était une reine là-dedans. C’était une travailleuse sociale de la nuit, quelqu’un qui ne jugeait pas les autres, qui aimait le monde. L’opinion des autres à son sujet, ça glissait sur elle comme l’eau sur le dos d’un canard. Ce n’est pas ça qui l’empêchait de faire ce qu’elle aimait faire.»

Sur les planches, Madame Thérèse renaît entre fiction et réalité, «en robe de chambre et en jaquette tout le long». Coller au plus près le personnage n’était pas une condition sine qua non. «Maxime n’essaie pas d’être complètement fidèle [au personnage]. Il y a une partie de sa vie qui est probablement une vie rêvée. Un peu comme on fait avec nos souvenirs, on aime les réinventer un peu.»

Un métier pas toujours facile

Native de Lauzon (aujourd’hui Lévis), d’un père travailleur au chantier maritime Davie et d’une mère au foyer, Marie-Ginette Guay a su très jeune qu’elle épouserait le travail de comédienne, même si le théâtre était complètement absent du cocon familial. «Il n’y avait pas de livres chez nous, seulement le Reader’s Digest, Allô Police, Échos Vedettes et Le Soleil.»

«Petite, je montais sur la table de la cuisine pour faire des affaires. J’ai aussi été nourrie par l’école, -poursuit-elle. Il y a toujours un professeur qui nous marque davantage qu’un autre. Moi, au secondaire, ç’a été un prof de français et, au cégep, un professeur de philo qui a aiguisé ma curiosité.»

Les parents de la jeune Marie-Ginette n’ont jamais eu la chance de la voir sur scène. Tous deux sont décédés avant que sa carrière prenne son envol. Aussi ne l’ont-ils jamais découragée, comme beaucoup d’autres, d’exercer ce métier instable de peur de la voir tirer le diable par la queue.

«Il faut dire que j’avais la tête pas mal dure... (rires). C’est vrai que ce n’est pas facile ce métier. J’ai eu des périodes difficiles, je n’avais pas beaucoup de sous. Le téléphone ne sonnait pas souvent, mais j’avais au moins une affaire par année. Comme la plupart des comédiens, j’ai été serveuse [au Temporel, dans le Vieux-Québec] et je jouais au théâtre le soir. Je jonglais avec mes horaires.»

Longue feuille de route

Malgré la précarité du boulot, Marie-Ginette Guay n’a jamais pensé, comme beaucoup de ses amis comédiens, s’exiler à Montréal. «Québec, c’est ma base. La 20 [l’autoroute], ça se fait, ce n’est pas un problème. Il y a des choses que la vie décide pour nous…» 

Sa feuille de route, longue et éclectique, le démontre éloquemment. Outre ses multiples apparitions dans les théâtres de Québec, le public a pu la voir à la télé dans Yamaska, Aveux (qui lui a permis de remporter un Gémeau d’interprétation) et Le siège. Elle fera bientôt une apparition dans Au secours de Béatrice. Au grand écran, il y a eu Continental, un film sans fusil, On the Road (Sur la route), où elle incarnait la mère de Jack Kerouac, et plus récemment, Les affamés, de Robin Aubert, où elle tente d’échapper à des hordes de zombies…

La comédienne conserve aussi un contact étroit avec la nouvelle génération à titre de professeure au Conservatoire. Elle adore travailler avec de jeunes auteurs. «J’aime beaucoup les nouveaux textes, comme si ça donnait le pouls de la vie d’aujourd’hui. Je trouve ça palpitant.»

Malheureuse dans la routine

Bientôt au mitan de la soixantaine, l’ancienne directrice artistique du Périscope se considère comblée par le destin. «Je me trouve chanceuse. J’aime comment ma carrière évolue. J’aime travailler avec les jeunes, faire de la création. Je fais un peu de télé, un peu de cinéma, c’est diversifié.»

Un conseil à un jeune comédien qui hésite à se lancer? «Si son désir de stabilité est plus grand que sa passion, il ne doit pas le faire. Il ne faut pas que ça te rende malheureux. C’est sûr que manquer d’argent, c’est plate. Il faut avoir le tempérament pour s’accommoder de l’instabilité, et que tes désirs profonds soient en accord avec ta nature. Moi, je serais bien malheureuse dans la routine…»

Mme G est présentée jusqu'au 10 février à La Bordée

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Marie-Ginette Guay en répétition de Mme G.

FUME, FUME, FUME, FAIS DE LA FUMÉE...

Fumeuse invétérée de son vivant, le personnage de Thérèse Drago ne passe toutefois pas son temps avec une cigarette en permanence au coin des lèvres dans Mme G.. Marie-Ginette Guay, elle-même une ancienne adepte de la nicotine, n’y tient pas. «J’ai fumé pendant 15 ans et je ne veux pas recommencer. Sur scène, je n’utilise pas une cigarette avec vrai tabac, mais avec des herbes.» La comédienne ne s’attend pas à une autre polémique, semblable à celle qui a marqué la pièce Le cas Joé Ferguson, au Trident, en novembre. Un spectateur avait déposé une plainte pour l’usage d’une cigarette sur scène, entraînant une amende de 682$ pour la direction de l’établissement. Selon Mme Guay, à une époque où il faut laver plus blanc que blanc, l’utilisation d’une simili-­cigarette pour décrire un personnage comme Madame Thérèse est essentielle. «Ça sert le personnage. Mais on a diminué sa consommation. Ça ne me tentait pas d’avoir toujours une cigarette au bec. C’est tannant à manipuler sur scène.» Un avertissement est servi avant le lever de rideau pour indiquer l’utilisation d’une cigarette aux herbes. Si un spectateur est outré, explique la comédienne, «il peut s’en aller». Un porte-parole gouvernemental avait indiqué au Devoir, en décembre, que les inspecteurs intervenaient seulement lors du dépôt d’une plainte. 

EN RAFALE

Un personnage politique

René Lévesque, c’est sûr, comme beaucoup de monde de ma génération. Il avait cette façon d’être proche des gens. Ç’a été quelqu’un de marquant.

Un personnage historique

J’ai beaucoup d’admiration pour les premiers colons qui sont venus s’installer ici. Quand il fait froid, je me dis : Hé! qu’ils ont dû geler…

Une pièce de théâtre

Le temps d’une vie, de Roland Lepage, à l’époque du théâtre du Bois-de-Coulonge. C’est une pièce qui m’a marquée. Marie -Tifo jouait l’un des rôles. C’est une comédienne qui est un modèle pour moi.

Une ville

Buenos Aires, que j’ai découvert lors du tournage de Sur la route (de Walter Salles). J’ai beaucoup aimé les gens, ils sont très chaleureux.  

Un livre

Les livres de poésie de Jacques Brault. De bois debout, de Jean-François Caron. Erika Soucy écrit aussi de belles choses.

Un film

Fargo, avec Frances McDormand, que j’ai aussi beaucoup aimée dans Trois affiches près d’Ebbing, Missouri. Si on retourne plus loin en arrière, à l’époque (de la grande salle) du cinéma Cartier, Le parrain et Taxi Driver. 

Un peintre

J’aime beaucoup Rita Letendre, avec des toiles aux couleurs très froides et un peu abstraites. Betty Goodwin également.

Un musée

Le Musée national des beaux-arts du Québec. Quand je m’ennuie de Riopelle, je vais voir Hommage à Rosa Luxemburg. Les collections d’art contemporain sont vraiment belles.  

AUSSI À LA BORDÉEE CETTE SAISON

Une bête sur la lune (du 27 février au 24 mars)

Texte : Richard Kalinoski

Mise en scène : Amélie Bergeron

Distribution : Mustapha Aramis, Ariane Bellavance-Fafard, Jack Robitaille et Rosalie Daoust

Lucky Lady (du 10 avril au 5 mai)

Texte : Jean-Marc Dalpé

Mise en scène : Patric Saucier

Distribution : Frédérique Bradet, Jean-Michel Déry, Lauren Hartley, Valérie Laroche et Simon Lepage