Paul Hébert en 1992

Maître Paul

TÉMOIGNAGE DE JEAN ST-HILAIRE* / Un pilier d'or de la scène québécoise s'est éteint. Paul Hébert laisse le souvenir de sa voix de baryton onctueuse, de sa diction sans faille et, surtout, de son sens aigu de la couleur des êtres. Il tenait de sa formation shakespearienne que toute vie est une épopée, qu'en bien ou en mal, en comique ou en tragique, l'acteur doit être garant de sa grandeur.
J'ai un temps caressé le projet d'un livre sur lui. Entre réflexions et confidences, je le voyais relater sa traversée du siècle au sein d'une société qui avait, entre autres apprentissages sur la modernité, à se forger une grammaire du spectacle vivant. C'était méconnaître la résistance de Maître Paul à toute entreprise biographique. Parler du rôle social du théâtre, ça il voulait bien. L'octogénaire qu'il était alors se voyait mal ressasser le passé quand l'avenir du théâtre comme service public appelait défense et illustration. 
Plus qu'un amusement passager ou une consolation, la scène était pour lui le lieu où reprennent forme nos aspirations, nos contradictions, nos névroses personnelles et collectives, le miroir de nos vies. Il rappelait souvent une anecdote de son passage au Trident, dans les années soixante-dix. On y donnait sa mise en scène de La Mort d'un commis voyageur, d'Arthur Miller. La représentation courrait encore quand un homme était sorti dans le hall, éperdu. «Quelque chose ne va pas?» s'était enquis l'homme de théâtre, s'approchant de lui. «Votre commis, votre Willy Loman là, c'est moi...»
Des temples de l'humanisme social, telle est la fonction qu'il assignait aux théâtres. Il en a fondé cinq, ce qui donne la mesure de l'engagement de ce rêveur éveillé dont on peut dire qu'il a servi l'écologie du théâtre avec autant d'énergie que ses personnages.
Voir jouer Paul Hébert sur scène portait l'assurance d'une virée inédite dans les subtilités du jeu d'acteur. Comme sa carrière s'est déroulée pour l'essentiel à Montréal, plusieurs de ses interprétations m'ont échappé, à commencer par son mythique George dans Qui a peur de Virginia Woolf? aux côtés de Monique Lepage, en 1966. Je me remémore avec émotion son Prospero, dans La Tempête de Shakespeare, montée au Trident par Robert Lepage. Et de son Dr Tcheboutykine revenu de tout, dans la vision de Mouawad des Trois soeurs, de Tchekhov.
Paul Hébert et John Applin dans la pièce<i> Je ne suis pas Rappaport, </i>présentée à la Bordée<i> </i>en 1997. Il défendait le rôle de Nate Moyer, un vieil intellectuel juif new-yorkais.
Mais le souvenir le plus chaud de l'art de Maître Paul me vient d'une production moins auréolée, soit de la production de la Bordée de Je ne suis pas Rappaport, d'Herb Gardner, dans la mise en scène de Gill Champagne, en 1997. L'acteur défendait Nate Moyer, un vieil intellectuel juif new-yorkais, un être primesautier qui n'y voit plus très bien et qui, dans le parc où il se rend d'habitude, s'assied aux côtés d'un Noir, plus jeunot lui non plus, qu'il confond avec son congénère Rappaport... 
John Applin défendait le faux Rappaport. En ce soir de première, l'humble John, intimidé de s'exposer à la comparaison avec son illustre collègue, resta d'abord sur sa réserve. Mais il ne tarda pas à en sortir. Sans condescendance aucune, avec finesse, M. Hébert l'engagea à habiter son personnage à sa pleine grandeur. Et c'est à l'unisson que les deux acteurs ont fait un feu d'artifice d'ennuis de vieux grognons en quête d'indépendance et, néanmoins, d'amitié.
Paul Hébert a plus que mérité qu'on se souvienne de lui. Il n'est pas exagéré d'espérer qu'un lieu public perpétue un jour sa mémoire...
À sa conjointe Denise, à sa famille, à la grande famille de ses amis de la scène, mes plus vives sympathies.
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*Ex-journaliste au Soleil, Jean St-Hilaire a couvert le monde du théâtre pendant près de 25 ans.