Made in Beautiful, c’est la rencontre avec une famille, celle de Linda (Marie-Josée Bastien), qui se rassemble chaque année pour fêter l’Halloween.

«Made in beautiful» : je me souviens… ou pas!

CRITIQUE / Après le très réussi Doggy dans gravel, qui brossait un portrait aussi percutant que déjanté de l’adolescence à l’ère des milléniaux, Olivier Arteau récidive en élargissant son sujet d’étude. Sous sa loupe dans Made in Beautiful : l’identité québécoise en général et le legs qui a forgé celle de sa génération en particulier. Ambitieux pari? Certes… Mission accomplie? Oh que oui!

Si sa pièce s’ouvre au lendemain du référendum de 1995, l’auteur et metteur en scène met tout de suite cartes sur table. «Ceci n’est pas une œuvre souverainiste, c’est une lettre d’amour», précise le programme. Et c’est aussi une grande fête, pouvons-nous ajouter, qui célèbre avec fierté les luttes citoyennes ayant marqué l’histoire récente, mais qui met aussi en exergue de savoureuse manière certains travers de la société québécoise.

Made in Beautiful, c’est la rencontre avec une famille, celle de Linda (Marie-Josée Bastien), qui se rassemble chaque année pour fêter l’Halloween. On fait leur connaissance le 31 octobre 1995, au lendemain du référendum. Débats houleux et franche rigolade au menu, entre une gorgée de vin et une bouchée de pâté chinois. On les retrouvera en 1999, dans la crainte du bogue de l’an 2000, puis en 2001, après le Sommet des Amériques et les attentats du 11 septembre. De party en party, la famille de Linda traversera les tensions, enjeux, bouleversements et mobilisations qui ont jalonné les dernières décennies : mondialisation, légalisation du mariage gai, printemps érable, etc.

En mouvance
À mesure que le temps passe, les costumes d’Halloween évoluent : déguisée en E.T. et en Pocahontas dans son jeune temps, la fille de Linda adopte par exemple la tête de l’Anarchopanda juste après la crise étudiante, dans une scène haute en couleur où les personnages empruntent des citations à de véritables acteurs ou observateurs de la grève. Adoptant les mots de Richard Martineau, de Stéfanie «Matricule 728» Trudeau ou de Stéphane Gendron, Ariel Charest, qui interprète la sœur de Linda, remporte la palme du punché.

Marie-Josée Bastien et Jonathan Gagnon dans Made in Beautiful.

Mais les changements ne sont pas que superficiels… C’est tout l’environnement scénique qui est en mouvance dans Made in Beautiful. La guitare acoustique cède peu à peu le pas à la musique techno, les éclairages se font agressants, puis quasi inexistants, laissant place à celui des écrans des tablettes et téléphones intelligents, devenus omniprésents.

Alors que les années défilent, la langue des personnages mue, passant tranquillement du bon vieux joual dans les années 90 à une sorte de franglais puisé dans la téléréalité. La teneur des propos se transforme tout autant : des grandes convictions et des discours enflammés du début de la pièce, on glisse vers un lot de points d’interrogation. Sur les traditions qui ne sont pas léguées aux générations suivantes, ou même réclamées par ces dernières (la transmission, ça marche dans les deux sens…) Sur l’individualisme qui gagne du terrain et les projets collectifs qui tiédissent. Sur le rapport entre les hommes et les femmes, sur la carrière, l’ambition et la parentalité.

Drôle et lucide
S’appuyant ici et là sur des images d’archives, Olivier Arteau livre ici un spectacle à la fois drôle et d’une grande lucidité. Il fait surtout preuve d’une très grande précision, enchaînant les références évocatrices ou surprenantes qui nous ramènent en quelques répliques à l’époque voulue. Oui, ça peut être un peu cru. Mais c’est surtout l’expression d’une vision créative, intelligente et extrêmement réjouissante.

Le tout est porté par une solide distribution. Soulignons notamment l’apport de Marie-Josée Bastien, véritable pivot de la pièce; de Nathalie Séguin, aussi convaincante en enfant de cinq ans qu’en jeune adulte, d’Ariel Charest en sœur plutôt inculte, un brin bourrue, mais néanmoins bienveillante et de Gabriel Cloutier Tremblay : de la gestuelle aux intonations, il est tout simplement parfait dans le rôle de cette mamie colorée, qui arbore le même look qu’elle se dise déguisée en Touareg ou en Francine Grimaldi.

La pièce Made in Beautiful est présentée à Premier Acte jusqu’au 3 février.