Christine Beaulieu ratisse large dans ce spectacle de près de quatre heures, aux fins duquel elle a effectué des dizaines d’entrevues, recréées sur scène avec le caméléon Mathieu Gosselin, qui campe près d’une trentaine de personnages.

L'éclairant périple de «J’aime Hydro»

CRITIQUE / On n’aurait pas cru d’emblée qu’une enquête sur la société d’État Hydro-Québec puisse s’avérer aussi captivante que touchante… C’était sans compter sur le talent et l’engagement de la comédienne (et maintenant auteure) Christine Beaulieu, qui porte avec J’aime Hydro une proposition costaude et éclairante, mais aussi éminemment humaine.

Pendant pratiquement trois ans, l’actrice (qui signe ici sa première pièce) a mené l’enquête à l’invitation de la dramaturge Annabel Soutar, de la compagnie Porte Parole, spécialisée dans le théâtre documentaire. Au cœur de la démarche, une question bien vaste : qu’est devenu le rapport qu’entretiennent les Québécois avec Hydro-Québec, un fleuron qui a été déterminant à une époque pour devenir «maîtres chez nous», mais qui soulève désormais la controverse pour des raisons écologiques et économiques? Plus concrètement : pourquoi continuer à construire de grands barrages hydroélectriques quand des experts estiment qu’ils ne seront jamais rentables?

Du fonctionnement même de l’électricité à la structure complexe et méconnue d’Hydro-Québec, des enjeux économiques liés à la production et la vente d’hydroélectricité à l’attachement identitaire associé aux grands barrages, des questionnements environnementaux aux problèmes d’octroi de contrats ou de sécurité des travailleurs sur les chantiers, du sentiment d’urgence que vivent les citoyens de la Côte-Nord dépendant desdits chantiers aux considérations des Premières Nations… Christine Beaulieu ratisse large dans ce spectacle de près de quatre heures, aux fins duquel elle a effectué des dizaines d’entrevues, recréées sur scène avec le caméléon Mathieu Gosselin, qui campe près d’une trentaine de personnages.

Éviter les lourdeurs

Malgré la complexité du sujet, J’aime Hydro réussit à éviter les lourdeurs. D’abord parce que Christine Beaulieu est restée elle-même dans l’exercice, assumant son ignorance, ses maladresses, ses doutes, ses malaises. À travers le spectacle, elle documente aussi comment elle a vécu ses recherches dans des tableaux plus personnels, comme ce road-trip vers Shawinigan avec son père ou cette virée dans le Sud pour soigner une peine d’amour. Mais à mesure que l’enquête progresse, l’actrice prend de l’assurance et gagne en crédibilité, jusqu’à se mesurer au pdg d’Hydro-Québec, Éric Martel… Et à le reprendre sur ses imprécisions.

Avec deux tables, un écran et quelques tableaux, la comédienne et ses collaborateurs — dont le concepteur sonore Mathieu Doyon — font vivre aux spectateurs tout un périple, qui les mènera jusque sur le chantier de La Romaine, sur la Côte-Nord. C’est souvent drôle, comme dans ce segment très savoureux où Christine Beaulieu apprend que le groupe AC/DC a emprunté son nom aux types de courant (alternatif et continu). «Il y a même un éclair dans le logo!» rigole-t-elle, alors que les guitares électriques envahissent la salle.

Mais J’aime Hydro, c’est aussi souvent très sérieux. Quoiqu’il n’est pas question là non plus de trop se prendre la tête. Quand Christine Beaulieu sort son tableau et ses chiffres alors que la pièce arrive dans son dernier droit, la comédienne tend la main au public : «je le sais qu’il est rendu 10h30… Lâchez-moi pas!» lance-t-elle. Et quand on a l’impression d’être un peu perdu dans les concepts économiques, elle a le don de nous rassurer : «Mathieu Gosselin, qui vient d’expliquer ça avec beaucoup de conviction, ne comprend pas totalement non plus…» ajoute celle qui a mené ce projet avec naturel, autodérision, mais aussi un engagement immense et beaucoup de conviction.

Juste avant la première de J’aime Hydro à Québec, Christine Beaulieu a reçu le prix Michel-Tremblay remis par le Centre des auteurs dramatiques au meilleur texte porté à la scène dans la dernière année. Vu le travail colossal qu’elle a accompli en amont et sur les planches, on peut dire qu’elle l’a bien mérité.

J’aime Hydro est présenté à La Bordée jusqu’au 9 décembre. Chaque représentation est diffusée en direct sur le Web au porteparole.org.