Marie-Ginette, Christine Beaulieu et Luc LeBlanc

Le théâtre québécois a soif de vérité

Théâtre documentaire, docufiction, fiction biographique… Avec des pièces comme J’aime Hydro, Mme G., Hôtel-Dieu, Venir au monde ou L’incroyable légèreté de Luc L., qui prend l’affiche cette semaine au Périscope nomade, les scènes de la capitale ont été animées par des spectacles bien ancrés dans le réel, ces derniers temps. Discussion avec des créateurs qui ont choisi de faire du théâtre avec la vérité. Toute crue ou un peu retravaillée.

Les uns invitent le réel au théâtre pour susciter la réflexion, les autres pour créer cette «magie» qui jaillit quand la réalité semble plus grande que la fiction. Qu’il s’adresse davantage à la tête ou au cœur, le facteur réalité peut offrir un puissant levier aux créateurs.

Au chapitre du théâtre documentaire, Annabel Soutar et sa compagnie Porte Parole font figure d’experts au Québec, affinant depuis près de 20 ans leur pratique pour décortiquer des sujets d’actualité. L’auteure et metteure en scène a par exemple porté sur les planches une enquête sur la multinationale Monsanto et une autre sur l’histoire de Fredy Villanueva, abattu par la police à Montréal-Nord il y a 10 ans. C’est aussi elle qui a proposé à la comédienne Christine Beaulieu de se pencher sur le rapport que les Québécois entretiennent avec l’hydroélectricité pour la pièce J’aime Hydro, dont le passage à La Bordée a été couronné de succès l’automne dernier et qui tourne actuellement en province.

«C’est mon instinct de vouloir mettre le théâtre au service de grands enjeux de notre société, résume Mme Soutar. Je suis très troublée parfois par les problèmes systémiques qu’on voit dans la politique, dans le système d’éducation, dans la santé… Je me dis qu’on a tout ce talent au Québec. Des comédiens exceptionnels, des metteurs en scène extraordinaires... Je trouve qu’ils doivent mettre leur créativité au service de la population. Il y a beaucoup à faire!»

Plus près d’emblée du journalisme et des sciences politiques, Mme Soutar a découvert le théâtre documentaire alors qu’elle étudiait aux États-Unis, au contact du travail de la dramaturge Anna Deavere Smith. Dans la pièce Twilight: Los Angeles, 1992, celle-ci a analysé l’affaire Rodney King, cet homme tabassé par des policier sous la lentille d’un vidéaste amateur. L’acquittement de ces derniers avait, rappelons-le, provoqué des émeutes qui ont fait les manchettes aux quatre coins du monde. 


« C’est mon instinct de vouloir mettre le théâtre au service de grands enjeux de notre société. Je suis très troublée parfois par les problèmes systémiques qu’on voit dans la politique, dans le système d’éducation, dans la santé… »
Annabel Soutar

Dès son retour au Québec, Annabel Soutar a fondé avec le comédien Alex Ivanovici la compagnie Porte Parole, dont elle assume la direction artistique selon des «principes fondamentaux». Si elle évoque l’impossibilité d’être totalement objectif, elle martèle la nécessité d’être ouvert à tous les points de vue. «Nous ne sommes pas des activistes, tranche-t-elle. Je n’utilise pas le théâtre pour faire avancer une cause, un parti ou une position.»

Sans négliger l’aspect divertissant du spectacle, Porte Parole joue de rigueur sur le contenu. «Tous les dialogues sont des verbatim d’interviews», confirme la directrice artistique, qui n’encourage pas ses acteurs à écouter les véritables sources, préférant les voir élaborer leurs personnages à partir du texte, comme dans du théâtre plus traditionnel. 

Un portrait fidèle

Quand est venu le temps de se glisser dans les pantoufles de Thérèse Drago, tenancière d’un bar clandestin ayant marqué la vie nocturne de la capitale, la comédienne Marie-Ginette Guay n’a pas non plus souhaité entendre l’enregistrement de l’entrevue réalisée par Maxime Beauregard-Martin avec celle qu’elle allait incarner sur scène dans Mme G

«Comme la metteure en scène, Maryse Lapierre, tenait à ce que le spectacle commence par un enregistrement sonore réel, elle n’a pas eu le choix de l’entendre, nuance l’auteur et comédien. Mais ce qu’elle voulait par-dessus tout, c’était de construire son personnage à partir de ce que je lui racontais.»

Beauregard-Martin a interprété son propre rôle dans cette pièce relatant une rencontre avec Mme Thérèse dans son appartement enfumé de la Haute-Ville. Créé à Premier Acte en 2016, le spectacle a été repris à La Bordée cet hiver. 

Par souci de liberté créatrice, l’auteur a préféré accoler l’étiquette de la docufiction à son projet. Il assure que ses échanges sur scène avec Marie-Ginette Guay ont été tirés mot pour mot de son entrevue avec Mme Thérèse. Mais parce qu’il n’a eu accès à sa source qu’en une seule occasion, il s’est laissé glisser vers la fiction pour compléter son portrait. C’est ainsi que la vraie Mme Thérèse est devenue Mme Gisèle sur les planches. 

«J’ai utilisé des expressions qu’elle avait dites dans un autre contexte, cite-t-il. Même si j’allais dans la fiction, mon objectif était de toujours rester fidèle au personnage.»

S’il s’amuse à traverser la ligne entre le réel et le fictif, Maxime Beauregard-Martin estime que cette part de vérité offre, pour le public, une indéniable valeur ajoutée. «On dirait que l’empathie est quasi automatique dans ces cas-là, croit-il. Ça touche plus directement. Quand une histoire est grande et fascinante, mais aussi vraie, c’est comme si ça devient magique.»

Une soif de vérité

Collectionneuse d’histoires vraies, qui nourrissent sa pratique depuis un bon moment, Anne-Marie Olivier estime également que l’aspect véridique d’une œuvre confère un atout supplémentaire aux créateurs. Comme auteure, elle l’a notamment utilisé dans les collages de textes Faire l’amour et Venir au monde, puisés dans des récits qui lui ont été confiés. Et à titre de directrice artistique du Trident, elle a aussi eu l’occasion de miser sur le vrai en programmant Norge, qui a permis à Kevin McCoy de suivre la trace de sa grand-mère en Norvège, ou 887, spectacle ancré dans les souvenirs d’enfance de Robert Lepage. 

«On est dans une époque où les gens ont une très grande soif de vérité», évoque celle qui s’adonne de nouveau à l’exercice du documentaire dans une pièce sur l’aphasie, actuellement en développement. 

«C’est presque un verbatim, décrit Anne-Marie Olivier. Et c’est troublant de voir à quel point ça marche. Le vecteur réalité et vérité a beaucoup d’impact chez les spectateurs. Il se ressent. Et j’ai l’impression que ça reste chez les gens. Quand on est super proche de la réalité, ça change la puissance du levier qu’on a…»

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LES SOURCES SUR SCÈNE

En présentant Hôtel-Dieu cet hiver au Périscope nomade, l’auteur et metteur en scène Alexandre Fecteau a poussé l’expérience du théâtre documentaire un peu plus loin. Non seulement a-t-il eu recours à des témoignages véridiques pour monter ce spectacle brodé autour de la souffrance, du deuil et de la résilience, mais il a de surcroît confié à ses sources, pour la plupart des non-acteurs (une infirmière, une étudiante, une blogueuse, etc.), le rôle de partager leur histoire sur scène. Selon ce qu’il nous expliquait en janvier, c’était la rencontre qui primait dans ce projet, davantage qu’un jeu sans faille ou une inébranlable aisance sur les planches. «On est en contact avec une souffrance qui est réelle, qui est devant nous, a-t-il observé. Pour moi, c’est bien important, cette présence. Elle raconte quelque chose en tant que telle. Elle raconte que ces gens ont survécu, qu’ils sont passés à autre chose, assez qu’ils ont envie d’en parler, de partager. Qu’ils trouvent que c’est utile et bénéfique de le raconter.» 

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DE LA COUR AU PLANCHES

Si le théâtre documentaire a la cote ces temps-ci, l’idée de transposer rigoureusement la réalité sur les planches ne date pas d’hier. Considéré comme l’un des pionniers du genre, le dramaturge Peter Weiss a, dans les années 60, assisté au procès d’une vingtaine de responsables du camp de concentration nazi d’Auschwitz. Il en a tiré en 1965 la pièce L’instruction, un texte décrit comme un «oratorio en 11 chants» mettant en exergue les témoignages des accusés et de victimes.  

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L’INCROYABLE LÉGÈRETÉ DE LUC L.: DEVENIR UN PERSONNAGE

Luc LeBlanc (à l’avant-plan) est au cœur de la pièce écrite à huit mains avec le musicien Pierre Guy Blanchard, le metteur en scène Philippe Soldevila et le comédien Christian Essiambre.

Un acteur qui joue son propre rôle, portant un texte inspiré de sa propre vie. Pour la création de L’incroyable légèreté de Luc L., l’auteur et metteur en scène Philippe Soldevila a une nouvelle fois proposé à un ami de devenir lui-même un personnage de théâtre. L’expérience, intense, a été porteuse pour l’Acadien Luc LeBlanc, le troisième à se prêter à ce jeu de fiction biographique. 

Ç’a commencé comme un one-man-show avec Les trois exils de Christian E., qui relate les tribulations du comédien Christian Essiambre entre Moncton et Montréal. Ça s’est poursuivi en duo quelques années plus tard avec Le long voyage de Pierre-Guy B., inspiré du périple intérieur du musicien nomade Pierre Guy Blanchard. Voilà qu’on boucle la boucle en trio avec L’incroyable légèreté de Luc L., où Essiambre et Blanchard se retrouvent pour mettre en exergue le parcours de leur ami comédien et humoriste Luc LeBlanc. 

Originaires de McKendrick et de Charlo au Nouveau-Brunswick, les trois hommes se connaissent bien. Christian et Luc sont cousins et le second se targue d’avoir, en prêchant par l’exemple, un peu contribué à ce que le premier développe sa fibre artistique. Et les trois se sont notamment côtoyés au parc touristique Au pays de la Sagouine, dont Luc assume la direction artistique. Bref, ce ne sont pas des inconnus qui monteront sur la scène de la Caserne Dalhousie, accueillant ces jours-ci le Périscope nomade, toujours privé de son théâtre en rénovation. Et c’est ce qui a convaincu Luc LeBlanc de plonger dans ce projet, qui l’effrayait un peu au début. 

«Quand j’ai vu que ça se ferait avec Christian et Pierre Guy, ç’a été oui. Mais je suis quand même passé à travers toutes sortes d’étapes…» laisse entendre le principal intéressé. 

«Ce n’est pas évident d’embarquer dans un projet autobiographique, ajoute-t-il. J’étais allé voir les deux autres spectacles et je me disais que je n’avais rien d’aussi intéressant à raconter. Pierre Guy a voyagé, Christian a toutes ses histoires… À la première rencontre, j’ai dit : “moi, je n’en ai pas de problèmes de même!”»


« C’est enrichissant comme processus. On part de l’être humain pour créer un personnage de fiction. C’est une incursion dans le cœur de ce qu’est le théâtre. »
Le metteur en scène Philippe Soldevila

Pierre Guy Blanchard peut bien comprendre les doutes de son camarade de scène. Lui aussi les a vécus au moment de monter le spectacle qui porte son nom et qu’il a joué une centaine de fois avec Christian Essiambre. «C’est gênant, c’est intimidant, confirme-t-il. Tu as quasiment honte de dire à tes amis que tu fais une pièce qui parle de toi-même, parce que tu te dis: “pourquoi je serais plus intéressant que quelqu’un d’autre?” Ça prend longtemps avant de passer par-dessus ça. Là, c’est plus Luc qui est en avant et nous, on est là pour l’accompagner. C’est moins stressant pour nous.» 

«Buzz de création»

Présentée à Moncton l’automne dernier, la pièce L’incroyable légèreté de Luc L. a été écrite à huit mains par les trois interprètes et le metteur en scène Philippe Soldevila, dans ce que ce dernier décrit comme le plus gros «buzz de création» de sa carrière. 

«On n’a pas dormi beaucoup les derniers jours, raconte-t-il. Mais c’est enrichissant comme processus. On part de l’être humain pour créer un personnage de fiction. C’est une incursion dans le cœur de ce qu’est le théâtre. C’est de voir les craintes, les failles, l’intérêt dramaturgique que présente chaque personne.»

Les questions ont fusé, notamment sur le cheminement artistique de Luc et son attachement à l’Acadie, d’où il n’est jamais parti. «Les gars avaient quelque chose en commun à la base, observe LeBlanc. Ils ont voyagé beaucoup ou ils ont quitté un lieu, ils se sont déracinés. Ils ont tenté de conquérir un autre public. Et moi, qui ai été l’étincelle pour Christian vers la vie artistique, j’avais l’impression qu’il m’en voulait de ne pas être parti…»

Au final, beaucoup de ces échanges entre les trois complices se retrouveront sur scène. «Le processus de travail, ce parcours qu’on a fait pour mieux connaître Luc, c’est un peu l’histoire de la pièce», confirme Philippe Soldevila, reconnaissant que ce troisième volet du triptyque — par ailleurs présenté dans son intégralité le 24 mars — est sans doute celui qui se rapproche le plus de la réalité.

«Comme le Petit Prince et le renard, on s’est apprivoisés et à un moment donné, ç’a comme ouvert, reprend Luc LeBlanc. Ç’a débloqué des choses, même. La pièce de théâtre, j’espère que les gens vont l’aimer. En Acadie, ç’a super bien été. Mais au-delà de ça, ça m’a ouvert sur plein de choses. Même dans ma vie, j’ai changé certaines affaires…»

VOUS VOULEZ Y ALLER?

Quoi: L’incroyable légèreté de Luc L.

Quand: du 13 au 31 mars

Où: Caserne Dalhousie

Billets: 23 $ en prévente jusqu’au 12 mars, 36 $ à partir du 13 mars

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Quoi: Tryptique: Les trois exils de Christian E., Le long voyage de Pierre-Guy B. et L’incroyable légèreté de Luc L.

Quand: 24 mars

Où: Caserne Dalhousie

Billets: 60 $

Info.: theatreperiscope.qc.ca