Dans sa conférence sur le pas grand-chose, l’artiste de cirque français Johann Le Guillerm invite le spectateur à pénétrer dans un univers déconcertant.

«Le pas grand chose»: tout est dans tout

CRITIQUE / Johann Le Guillerm est un drôle de phénomène. Une sorte de penseur ingénu abonné à une douce folie qui invite à regarder notre monde d’un autre œil, entre logique et absurdité. Si l’humoriste André Sauvé a le chic de poser des questions existentielles, attendez de découvrir les démonstrations de l’artiste français dans sa «conférence pataphysique ludique» baptisée «Le pas grand chose».

Si tous les chemins mènent à Rome, Le Guillerm cherche celui qui ne s’y rend pas, quitte à abandonner sur le bord de la route le spectateur complètement médusé par ses digressions. Car matière à se gratter le ciboulot il y a dans ce spectacle, déconcertant à souhait. On vous conseille d’apporter un ou deux cachets d’aspirine pour remettre en état vos neurones qui ne manqueront pas de faire du temps supplémentaire pendant presque une heure et demie.

Seul sur scène avec son laboratoire mobile, dont la surface qui sert de tableau noir est retransmise sur écran géant via une caméra miniature, l’artiste circassien français au ton imperturbable s’amuse à donner dans la pataphysique, cette science fictive des épiphénomènes et des solutions imaginaires qui a déjà séduit Boris Vian, Prévert et autres Ionesco.

Veston cravate trois pièces, une longue et mince tresse lui tombant sur l’épaule, Le Guillerm se lance dans une série de «chantiers» tous plus fous les uns que les autres, comme l’origine de la calligraphie des chiffres. Avertissement : ce numéro risque de perturber le spectateur allergique aux mathématiques, nous préférons vous en avertir.

Une banane n’est pas une banane

De la même façon qu’une pipe n’est pas une pipe pour Magritte, une banane n’est pas simplement une banane pour Le Guillerm, mais plutôt un fruit aux propriétés physiques insoupçonnées, suffit seulement de savoir choisir celle «qui sait faire quelque chose». Pendant que Le Guillerm mange sa banane prototype en silence, pendant un long moment, ça laisse tout le temps pour réfléchir. Car «toute banane a une fin, mais toute fin n’a pas une banane».

De la même façon, dans un paquet de pâtes en serpentin, il s’en cache toujours un spécimen plus habile que les autres. Encore là, suffit de le trouver et de démontrer ses habiletés cachées.

Vous avez du mal à suivre? Pas grave, le public de La Bordée aussi, d’où les nombreux rires nerveux entendus tout au long de la soirée.

L’art d’éplucher une clémentine sous diverses formes conduit à des théories saugrenues et une panoplie de pictogrammes bizarroïdes. La projection de formes diverses en ombres chinoises débouche sur une autre conception, étonnante celle-là, de ce qui est parfois invisible au regard. Des tresses de cheveux deviennent prétexte à des diagrammes où une chatte ne retrouverait pas ses petits.

De façon plus concrète, Le Guillerm sème l’ébahissement en fin de spectacle avec ses «fleurs cinétiques aquatiques» qui se déplacent lentement, de façon presque magique, lorsque vaporisées d’eau.

«S’il y a 1000 manières de voir les choses, il y a aussi 1000 manières de ne pas les voir», rappelle l’artiste dans cette conférence-performance atypique où l’on ne sait plus trop ce qui est vrai et ce qui est faux. On en sort un peu sonné, nos repères en déroute, la seule chose apparaissant plus claire, comme le dit Le Guillerm, étant qu’on n’y voit pas mieux...

Le spectacle vu mardi est de nouveau présenté mercredi et jeudi, à 20h, à La Bordée.