Sur un plateau épuré s'engage une sorte de ballet théâtral impressionniste dans les gestes et - on s'en doute! - suggestif dans les mots.

Le déclin de l'empire américain: nouvelle coquille, même discours

CRITIQUE / Trois décennies après avoir marqué l'imaginaire et récolté les honneurs, Le déclin de l'empire américain de Denys Arcand passe de l'écran aux planches, ces jours-ci, au Carrefour international de théâtre. On nous annonçait une «version 2.0» de cette oeuvre ancrée dans le discours d'intellectuels des années 80. On a finalement droit à une relecture esthétique et rythmée, mais dont le propos reste au final très près de l'original.
Créé plus tôt cette année à l'Espace Go, à Montréal, le spectacle adapté par Alain Farah et Patrice Dubois nous ramène à ce fatidique souper entre amis où plusieurs théories sur le couple et le sexe seront échangées... Et quelques illusions brisées.
Comme dans le film d'Arcand, la première partie de la pièce se déroule en deux conversations parallèles, alors que les hommes s'affairent aux fourneaux et les femmes s'activent au gym (ou plutôt dans la salle de yoga, pour faire plus XXIe siècle). Sur un plateau épuré, surplombé d'une immense boîte projetant sur les acteurs un éclairage soyeux, s'engage une sorte de ballet théâtral impressionniste dans les gestes et - on s'en doute! - suggestif dans les mots. Dans une chorégraphie bien rodée, elles et eux s'échangent les planches avant de finalement se rencontrer autour d'une table, où l'énoncé de grandes théories et de cinglantes vérités ne se fera pas sans heurts.
Actualisation cosmétique
Devant ce type d'adaptation, l'exercice de comparaison est quasi-inévitable, surtout quand la matière première s'est avérée aussi marquante pour les cinéphiles québécois. Bien sûr qu'on pense au film en entendant certaines de ses répliques célèbres. Et difficile de ne pas voir Pierre Curzi dans le Bruno campé par Bruno Marcil. Peut-être pour une question de casting, les femmes réussissent un peu mieux à nous faire oublier les interprètes originales.
En plaçant leur Déclin chez des quarantenaires d'aujourd'hui, Patrice Dubois (qui signe aussi la mise en scène) et Alain Farah ne se sont pas trop éloignés du texte de Denys Arcand. L'actualisation est ici cosmétique. Elle se manifeste dans les références culturelles et temporelles - le 11 septembre 2001, Tout le monde en parle, Justin Bieber, 50 Shades of Grey, etc. - saupoudrées dans les dialogues ainsi que dans la manière plus théâtrale que cinématographique de les livrer. Sur le fond, les personnages n'ont pas vraiment changé, sauf peut-être celui campé par Gabriel Arcand dans le film et repris ici par Jean-Sébastien Lavoie, qui trouve vraiment une nouvelle dimension - et un véritable discours - sur scène.
Les protagonistes de ce nouveau Déclin se permettent bien de décocher quelques flèches aux baby-boomers, dont se réclamait la distribution du film. Mais en leur mettant dans la bouche le même discours qu'il y a 30 ans, le spectacle suggère la prémisse que les personnages partagent les mêmes valeurs et reproduiront les mêmes comportements que la génération précédente. Comme si rien dans l'éducation, la culture ou le climat sociopolitique des dernières décennies n'avait pu y changer quoi que ce soit. Le constat est à la fois drôle, ironique et un peu déprimant.
Le déclin de l'empire américain est présenté de nouveau vendredi à 21h et samedi à 17h à La Bordée.