L'art de la chute est une création au contenu fouillé sur l'art et la finance. La livraison percutante s'avère d'une pertinence et d'une qualité éclatantes.

L'art de la chute: percutant exposé

CRITIQUE / En disséquant le fonctionnement des marchés financiers, qui jonglent avec des données de plus en plus abstraites, et en plongeant dans la mécanique de tout ce qui donne de la valeur aux oeuvres d'art actuelles, Les Nuages en pantalon signe une création au contenu fouillé et à la livraison percutante qui s'avère d'une pertinence et d'une qualité éclatantes.
La pièce s'articule autour de deux évènements survenus à Londres le 15 septembre 2008 - alors que la banque Lehman Brothers déclare faillite, l'artiste contemporain Damien Hirst vend une série d'oeuvres originales pour 212 M$ dans un encan historique - mais elle commence par l'attribution d'une résidence au studio du Québec à Londres à l'artiste Alice Leblanc (Marianne Marceau). 
Presque chaque scène permet de montrer un des rouages du milieu de l'art ou de décortiquer un principe ou un épisode économique. La livraison est inventive, dynamique, axée sur la performance des acteurs. Les comédiens changent de ton, de costume, d'accent, de langue, de personnage à toute vitesse, dans une mécanique éclectique, mais très efficace. Pascale Renaud-Hébert nous expliquera la crise des subprimes en utilisant les ingrédients d'un latté à la citrouille et Jean-Michel Girouard - redoutable interprète dans cette proposition - décortiquera les tenants et aboutissants d'une police d'assurance en chantant du karaoké. Des interventions qui s'intègrent complètement dans l'histoire, en liant habilement humour et contenu. 
Art contre finance? 
Marianne Marceau et Danielle Le Saux-Farmer jouent avec une attachante désinvolture et un sens de l'humour mordant. Simon Lepage est parfait en «trader» de Wall Street, collectionneur aguerri et amant inattendu. Il allie la démesure et un côté terre-à-terre qui nous convainc, presque, de prendre son parti. Car une bataille se dessine en deuxième partie de spectacle. Art contre finances ? Pas si simple. Les symboles se complexifient, enrichissant ou brouillant nos réflexions, mais nous sommes, toujours, au bout de notre siège.
Le tout a le souffle et la complexité des grands récits, l'inventivité et la folie d'une saga. On ne peut jamais prévoir, ou presque, comment l'histoire évoluera. Le texte est soutenu par une solide recherche documentaire, ainsi que par des plumes et des esprits aguerris menés de main de maître par Jean-Philippe Joubert, qui signe la mise en scène et la direction de la création.
Il y a bien quelques clichés (un épisode Cendrillon, le prévisible déclin qui ne manque pas de survenir dans tout portrait d'un artiste à succès) et quelques scènes, comme la discussion avec le galeriste et la séquence documentaire, qui auraient méritées d'être resserrées.
Un problème de micro nous a malheureusement empêché d'entendre la conversation finale de la pièce, qui a pris des allures de film muet à la première, mardi, alors qu'il y avait eu une interruption pour ajuster les sous-titres en première partie. Il faut dire que la pièce a beaucoup d'ambition technique, avec des écrans utilisés dans presque toutes les scène, de la caméra en direct, des écrans verts... Pourtant, somme toute, c'est l'efficacité, l'inventivité et la charge émotive de la production qui nous marque. À voir, vraiment, jusqu'au 22 avril au Périscope.