La doyenne de la Cour suprême des États-Unis, Ruth Bader Ginsburg avait déjà jugé des dossiers inspirés de Macbeth, Camelot ou encore Don Quichotte.

La juge Ruth Bader Ginsburg tranche en faveur d’Électre

WASHINGTON — Lentement, sa silhouette frêle s’avance sur la scène. Les applaudissements redoublent, mais la doyenne de la Cour suprême des États-Unis, Ruth Bader Ginsburg, appelle au calme. L’heure est grave, il lui faut juger Électre, la tragique héroïne d’Eschyle.

«Je suis tellement excitée», lance une spectatrice en voyant arriver la magistrate, véritable culte dans les milieux progressistes américains. 

«Go RBG», crie quelqu’un pour encourager cette femme de 86 ans fragilisée cet hiver par une opération aux poumons.

D’un geste lent, elle fait taire les applaudissements. Sa voix fluette, mais précise s’élève dans le Shakespeare Theater à Washington : «La Cour suprême d’Athènes va examiner la plainte d’Oreste contre Électre.»

Selon le scénario retenu pour ce «procès fictif», organisé lundi soir, des tribunaux ont ordonné à Électre de verser d’énormes dédommagements à son frère Oreste au motif qu’elle l’a incité à tuer leur mère, Clytemnestre, et que le jeune roi y a perdu sa réputation et sa santé mentale.

Électre assure que son frère a agi sous les ordres de l’oracle de Delphes et qu’elle n’a rien à se reprocher. Elle demande à la Cour suprême d’Athènes d’annuler sa condamnation.

«Le roi Oreste est malheureux», «il voulait rendre sa grandeur à Athènes» et ça ne marche pas alors il se retourne contre sa sœur, argumente son avocate — rôle endossé par l’avocate Beth Brinkmann — dans le premier d’une longue série d’allusions au président Donald Trump et à son slogan de campagne (Make America Great Again — Rendre à l’Amérique sa grandeur).

«Dysfonctionnelle» 

Représentant les intérêts d’Oreste, Elizabeth Wydra use du même ressort comique. À cause d’Électre, «mon client est victime d’une chasse aux sorcières», plaide-t-elle, en référence à l’expression martelée par le milliardaire républicain tout au long de l’enquête russe.

Leurs flèches déclenchent l’hilarité du public. À Washington, les électeurs votent démocrates à une écrasante majorité et les critiques, même voilées, contre le président font mouche.

La juge Ginsburg, égérie des milieux de gauche en raison de sa défense des droits des femmes ou de l’environnement, ne peut pas se permettre ces écarts. Elle avait été épinglée en 2016 pour avoir critiqué le candidat Trump. Cette fois, elle se contente de questions factuelles.

À ses côtés, Stephen Breyer — un autre sage de la Cour suprême qui incarne un juge à ce procès fictif — ironise sur les drames vécus chez les Atrides, résumant en accéléré les meurtres, infanticides et parricides commis sur plusieurs générations. «Ça me semble être une famille très dysfonctionnelle», conclut-il dans un large sourire.

«Les juges s’amusent» lors de nos procès fictifs. «Ils s’y préparent, ils viennent avec des blagues», explique Abbe Lowell, avocat et président de la Bard Association, un groupe de professionnels du droit fans de théâtre qui soutiennent le Shakespeare Theater.

Depuis 1994, la Bard Association organise deux fois par an depuis quelques années — contre une fois au début — des «procès fictifs», le plus souvent inspirés de pièces de Shakespeare, mais aussi d’auteurs grecs.

«On a toujours au moins un juge de la Cour suprême, parfois deux ou trois», souligne Abbe Lowell.

Ligne à ne pas franchir

Ruth Bader Ginsburg, une fidèle, a ainsi déjà jugé des dossiers inspirés de Macbeth, Camelot ou encore Don Quichotte.

«Ils viennent pour soutenir le théâtre», «parce qu’ils apprécient les thèmes» et parce que «c’est leur activité la plus drôle à Washington», relève le président de l’association.

Mais comment concilient-ils ces soirées avec leur devoir de réserve?

«On a toujours un peu gratté les politiques, mais on le fait avec humour, dans un bon esprit», assure-t-il. «Les participants connaissent la ligne à ne pas franchir.»

Lundi soir, Oreste a pourtant perdu à plate couture : le public et les cinq juges, présidés par RBG, ont à l’unanimité donné raison à sa sœur.

«Il faut mettre un terme au cycle des violences», a déclaré magnanime Ruth Bader Ginsburg pour justifier sa décision. «Nous devons trouver un moyen pour que les gens se réconcilient.»