Dans «La duchesse de Langeais», Jacques Leblanc navigue dans une mer de nuances. Et il y excelle.

«La duchesse de Langeais»: le deuil de l’amour

CRITIQUE / Ç’a été écrit il y a une cinquantaine d’années comme un spectacle solo. Voilà que sur les planches du Trident, dans une mise en scène de Marie-Hélène Gendreau et portée par une prestation admirable de Jacques Leblanc, «La duchesse de Langeais» de Michel Tremblay se dédouble, se danse, se chante, s’actualise… Et s’avère d’autant plus pertinente et touchante.

Sans doute moins connu que sa célèbre sœur Albertine, le personnage d’Édouard est récurrent dans l’œuvre de Tremblay. Homosexuel refoulé de jour, travesti flamboyant et grandiloquent de nuit, il s’imposera comme un pilier de la vie nocturne montréalaise en s’autoproclamant duchesse.

Dans cette pièce écrite la même année que Les belles-sœurs, nous allons à la rencontre d’un Édouard vieillissant, qui s’enivre seul au bar d’un tout-inclus. Rejeté par ses pairs et par un jeune amant — lui qui s’était laissé surprendre à tomber amoureux —, il se défoule, se raconte, se confie. Confronté à sa solitude, il vit un deuil de l’amour. Et il n’épargne personne, surtout pas lui-même, dans ce monologue où le rire n’est jamais loin du drame.

Tel un équilibriste du jeu, Jacques Leblanc se retrouve sur la corde raide dans ce rôle où il doit constamment se retourner sur un 10 ¢. Parce qu’il est complexe, cet Édouard. Il passe en un clin d’œil d’une anecdote truculente ou d’une bitcherie bien sentie à des confessions déchirantes.

De la même manière, il est autant capable de grandes vulgarités vociférées en joual que de la parlure maniérée d’une duchesse «qui a des lettres» ou d’une poésie déclamée solennellement. C’est la manière de Tremblay de nous faire rire pour nous attacher à ses personnages avant de (presque) nous assommer en nous dévoilant d’un coup leur drame, leur souffrance, leur humanité. Avec beaucoup d’audace et quelque chose qui ressemble à de l’abandon, Jacques Leblanc navigue dans une mer de nuances. Et il y excelle.

Dans une mise en scène de Marie-Hélène Gendreau, l’idée d’inviter dans La duchesse de Langeais les musiciens Keith Kouna et Vincent Gagnon et le danseur Fabien Piché s’avère plus que porteuse.

Musique et danse

À entendre certaines de ses répliques les plus crues, on se demande comment La duchesse de Langeais a été perçue à sa création, il y a une cinquantaine d’années. Quoi qu’il en soit, difficile de nier la grande actualité de la version qui se déploie au Trident ces jours-ci. Dans cette mise en scène signée Marie-Hélène Gendreau, l’idée d’inviter dans ce monologue deux musiciens et un danseur s’avère plus que porteuse, mettant en exergue plusieurs subtilités du texte.

La musique de l’auteur-compositeur-interprète Keith Kouna — qui entre dans l’univers de La duchesse... sans dénaturer le sien — et du pianiste Vincent Gagnon magnifie le personnage d’Édouard, dans sa grandeur comme dans sa tragédie. C’est beau et souvent, ça rocke!

Qu’il suggère une version plus jeune de la duchesse ou certains de ses amants passés, le danseur Fabien Piché — dans des chorégraphies imaginées par Alan Lake — vient littéralement prêter corps au récit, le rendre physique, incarné.

Par la musique et la danse, de nouvelles dimensions modernes, touchantes et intrigantes sont ainsi ajoutées à la pièce, qui pouvait déjà compter sur un acteur complètement investi. Au son d’une chanson originale de Keith Kouna, la finale a de quoi bouleverser.

La pièce «La duchesse de Langeais» est présentée au Trident jusqu’au 7 décembre.