Marco Collin, Philippe Ducros et Kathia Rock partagent la scène dans «La cartomancie du territoire».

«La cartomancie du territoire»: entre révolte et poésie

CRITIQUE / Il a souvent été question de réconciliation avec les peuples autochtones dans les dernières années. Au moment d’écrire sa pièce «La cartomancie du territoire», Philippe Ducros n’en était pas encore là. Au terme d’un road trip qui l’a mené au Lac-Saint-Jean, sur la Côte-Nord ou en Gaspésie à la rencontre des Premières Nations, il a livré un spectacle à la fois sensible et empreint de révolte envers des injustices qui font toujours des ravages de nos jours.

L’auteur, metteur en scène, comédien et grand voyageur n’a jamais évité les sujets chauds, lui qui a notamment ancré des projets théâtraux dans le conflit israélo-palestinien et en République démocratique du Congo. Cette fois, il est resté plus près de chez nous, en 2015, lorsqu’il a pris la route pour un voyage hivernal. Au-delà des portraits réducteurs résumés aux exemptions de taxes, aux cigarettes de contrebande et à la crise d’Oka, il avait pour objectif de mieux comprendre les réserves autochtones, mais aussi de questionner notre rapport à d’autres réserves, naturelles celle-là, citant des coupes à blanc, des rivières harnachées, des pipelines qui s’invitent dans le paysage.

Philippe Ducros se présente comme un enquêteur à la recherche de repères, épuisé par ses semaines «de 80 heures», un «esclavage» qu’il s’est lui-même imposé. Il évoque le silence auquel il s’est parfois buté, étonné de n’avoir pas ressenti la même réticence en zones de guerre à l’étranger. Mais il a visiblement réussi à bien remplir ses carnets de confidences, d’anecdotes, de souvenirs chers ou douloureux et de constats accablants, portés ici par deux interprètes innus, Kathia Rock et Marco Collin.

Inaction généralisée

Sans détour et sans condescendance, La cartomancie du territoire décrit le paternalisme gouvernemental et les horreurs des pensionnats autochtones, dénonce l’inaction généralisée entourant plus de 1500 disparitions ou assassinats de femmes des Premières Nations, l’absurdité de vivre sans électricité lorsque le barrage d’Hydro-Québec a été construit à deux pas, la misère, le taux de suicide faramineux... S’adressant directement au public, Rock et Collin s’exécutent avec sobriété. Mais le segment où Ducros livre en anglais le témoignage d’un Mi’gmaq de Gaspésie qui a passé 27 ans dans le milieu carcéral arrive comme un véritable coup de poing.

Dans la salle du Périscope, un écran géant occupe tout un pan de mur. Des photos immenses et des extraits vidéo signés Éli Laliberté y sont projetés, prêtant vie au road trip de saisissante manière. Qu’on roule sur la 138 ou qu’on s’invite dans la communauté de Mashteuiatsh, l’expérience s’avère puissante, quasi immersive. Le tout est mis en exergue par l’environnement sonore créé par Florent Vollant, aussi issu de la communauté innue.

Spectacle revendicateur, La cartomancie du territoire est aussi empreint d’une volonté de célébrer et de préserver un héritage fragile. Ça s’exprime notamment dans les très beaux chants interprétés par Kathia Rock et dans la musicalité de la langue innue, portée par celle-ci et son confrère Collin. La rencontre y gagne ainsi en éloquence, en nuances et en poésie. Et elle s’avère d’autant plus nécessaire.

La pièce «La cartomancie du territoire» est présentée au Périscope jusqu’au 8 février. Des œuvres de l’artiste atikamekw Meky Ottawa sont pour l’occasion exposées dans le foyer du théâtre.