Kevin McCoy dans la yourte mongole qu’il amènera sur la scène du Diamant pour Le devisement du monde, une pièce dans laquelle il explore la relation père-fils en plus de suivre les pas de Marco Polo.

Kevin McCoy: entre deux valises et trois spectacles

Arrivé de Chicago en 1996, Kevin McCoy était loin de se douter en posant ses deux valises à Québec qu’il ne tarderait pas à prendre sa place, en français, sur la scène théâtrale d’ici. Dans ses cours de francisation, il a placé la première pierre à ce qui allait devenir son «Triptyque migratoire», trois pièces ancrées dans son propre parcours et visitant du même coup son histoire familiale.

Après Ailleurs en 2006, puis Norge en 2015, l’auteur, metteur en scène et comédien s’apprête à terminer une trilogie au Diamant avec Le devisement du monde, où l’exploration des relations père-fils est mise en relief par une fascination pour les voyages de Marco Polo. En plus de cette nouvelle création, il marquera la fin de ce cycle en revisitant dans les prochains jours les deux premiers chapitres de cette aventure théâtrale. Le tout culminera le 22 février par un marathon scénique — entre 15h et 22h — où les trois spectacles seront présentés coup sur coup.

«C’est un peu olympique, non?» lance le sympathique homme de théâtre, devenu Québécois par amour il y a près de 25 ans. Ce choix de quitter sa contrée allait teinter sa pratique : il traite justement d’immigration dans Ailleurs; sa mère et sa grand-mère, elle aussi immigrante, sont au cœur de Norge et c’est au tour de son père de s’inviter dans Le devisement du monde. La proposition représente beaucoup de travail, notamment de mémorisation : «mais si je change un peu une réplique, l’auteur n’est pas trop fâché», blague celui qui signe texte et mise en scène des trois pièces. Mais de revisiter en condensé le cheminement et les pensées qui l’ont habité pratiquement depuis son arrivée à Québec s’avère aussi chargé d’émotions pour Kevin McCoy.

«Ça me touche, parce que c’est 23 ans et demi, confie-t-il. Une chose est claire, c’est que je n’ai pas fait ce parcours tout seul. Tout le monde que j’ai rencontré — à partir de mes profs de francisation ou des autres immigrants de mon école — a eu un impact énorme sur moi. C’est devenu le sujet de mes créations. Tous les gens que j’ai rencontrés à Québec et même dans les autres pays ont alimenté une réflexion sur où je suis aujourd’hui. J’éprouve un grand sentiment de gratitude pour tout le monde que j’ai rencontré sur mon chemin et qui a enrichi ma vie.»

Naître comme francophone

La première pièce que Kevin McCoy a montée après son arrivée à Québec, il l’a créée dans le contexte de son cours de francisation, auprès de gens, comme lui, nouvellement débarqués. «Quinze nationalités parlant une dizaine de langues», résume l’Américain d’origine, qui s’était à l’époque fixé l’ambitieux objectif d’être complètement bilingue «et sans accent» au bout d’un an. «Vous entendez aujourd’hui que mon accent est encore bien présent!» rigole-t-il.

La troupe improvisée a offert trois représentations du spectacle Le monde dans une valise dans le sous-sol de la défunte école Stadacona. Mais l’expérience a lancé tout un périple pour l’homme de théâtre, qui pratiquait son art aux États-Unis, mais qui ne pensait pas nécessairement mettre son chapeau d’auteur dans la langue de Molière.

«Limoilou, c’est le berceau de ma québécitude. C’est là que j’ai appris le français. C’est là que je suis né comme francophone. Et c’est là que j’ai rencontré le monde», explique celui qui a repris la plume professionnellement quelques années plus tard pour signer Ailleurs. «Est-ce que j’imaginais créer en français? Je ne savais pas, mais ça m’est arrivé à cause du contexte», observe-t-il.

«La communauté théâtrale m’a vraiment accueilli de façon extraordinaire, reprend Kevin McCoy. J’ai pu faire des choses que je ne soupçonnais pas à Chicago.»

Kevin McCoy

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UNE OEUVRE DE FAMILLE

S’il a quitté les États-Unis pour vivre avec l’être cher qui partage toujours sa vie, Kevin McCoy est demeuré jusqu’à leur décès très proche de ses parents, visiteurs assidus du Québec.

«Je suis déménagé en octobre 1996, ils sont venus dès mai 1997 et ils sont venus chaque année, sans faute. Des fois sans vraiment me l’annoncer. Ils disaient : “on a pris nos billets d’avion et on arrive dimanche prochain pour deux semaines… Est-ce que ça va?”» raconte en riant l’homme de théâtre. 

«Ils aimaient Québec, ajoute-t-il. On faisait des road trips. On a fait le tour de la Gaspésie deux fois. Je suis allé jusqu’à Forestville. On est allé au Lac-Saint-Jean, au Mont-Tremblant, dans les Cantons-de-l’Est… Je les ai amenés partout au Québec. Ils ont adoré ça.»

En 2015, avant même d’arriver au bout du parcours de Norge, où sa mère et sa grand-mère occupent une grande place, Kevin McCoy savait que son prochain projet serait consacré à son père, décédé juste avant la première. 

«Pendant les nombreuses années où j’ai fait mes recherches pour Norge, il était là, évoque-t-il. Il était très, très curieux comme personne. Il voulait tout savoir. J’ai hérité ça de lui un peu. Quand je lui ai raconté un jour tout ce que j’avais trouvé sur la famille de ma mère, il a dit : “hum!” Pour moi, il sous-entendait : “quand est-ce que tu vas écrire un spectacle sur moi?” Il ne l’a jamais dit, mais je l’ai ressenti. Mais peut-être que ça vient de moi aussi…»  Geneviève Bouchard

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DE L'ITALIE À LA MONGOLIE

Pour la pièce Norge, Kevin McCoy a voyagé en Norvège sur les traces de sa grand-mère maternelle. Pour Le devisement du monde, ce sont plutôt Venise et la Mongolie qui l’ont accueilli dans l’héritage de Marco Polo, lui qui se dit «fasciné» par le périple du marchand.

«J’ai aussi fait beaucoup de recherches dans des livres. Le voyage de Marco Polo a duré 23 ans… Je me suis dit qu’il fallait que je rende le spectacle avant ça! Mais j’ai fait le début et la fin du voyage. J’ai été à Venise plusieurs fois pour faire des recherches. Et je suis allé en Mongolie avec ma collaboratrice dans le spectacle, qui est elle-même immigrante», indique Kevin McCoy à propos de Sarangerel Tserenpil, ou Saraa pour faire plus court, avec qui il partage les planches. Louis Fortier est aussi de la partie.  Geneviève Bouchard

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LE TRIPTYQUE MIGRATOIRE EN BREF

Ailleurs

Créé en 2006, ce solo braque les projecteurs sur des immigrants vivant à Québec. Kevin McCoy s’y réapproprie le rôle central — il l’avait à l’origine confié à un personnage du nom de Sean — et va à la rencontre du monde grâce à des entretiens avec des gens venus d’ailleurs, le tout mis en parallèle avec sa propre expérience d’immigration. 

La pièce «Ailleurs» sera présentée le 18 février au Diamant.

Norge

Dans cette pièce créée en 2015, Kevin McCoy, qui partage la scène avec la pianiste Esther Charron, s’intéresse à la relation mère-fils tout en partant à la découverte de ses racines : il s’envole vers Oslo sur la trace de sa grand-mère maternelle, Norvégienne qui s’est exilée aux États-Unis à l’âge de 14 ans. 

La pièce «Norge» est présentée le 19 février au Diamant. 

Le devisement du monde

Alors que son père est mourant, Kevin McCoy se rend à son chevet aux États-Unis. Accompagné de Sarangerel Tserenpil et de Louis Fortier, il livre une réflexion sur la relation père-fils en marchant dans les pas de Marco Polo en Italie et en Mongolie.

La pièce «Le devisement du monde» est présentée du 11 au 20 février. Le triptyque sera offert intégralement dès 15h le 22 février. Une pause-repas de 90 minutes est prévue à partir de 18h.