Dans un message publié sur Facebook, Michel Nadeau, coauteur avec Robert Lepage de la pièce Kanata, évoque le contexte de la création, amorcée en 2015, alors que Stephen Harper refusait une enquête sur la disparition des femmes autochtones.

«Kanata»: Michel Nadeau remet les pendules à l’heure

Dans la tempête de commentaires de pertinence et d’acuité variables suivant l’annulation de la pièce Kanata, coproduite par Ex Machina et le Théâtre du Soleil, Michel Nadeau, coauteur de la pièce et dramaturge bien connu à Québec, soulève plusieurs points d’importance.

Dans un message publié sur Facebook et repris intégralement dans notre application et sur notre site Web, M. Nadeau évoque d’abord le contexte de la création, amorcée en 2015, alors que Stephen Harper refusait une enquête sur la disparition des femmes autochtones. «Il n’y avait pas de commission Vérité et réconciliation, il n’y avait pas le Théâtre autochtone du Centre national des arts ni les nombreux programmes de subventions du Conseil des arts du Canada dédiés aux artistes des Premières Nations, et on ne parlait pas d’appropriation culturelle — ou si peu», écrit-il.

LIRE LE MESSAGE INTÉGRAL DE MICHEL NADEAU SUR LE SITE DU SOLEILComprendre la démarche derrière «Kanata», et aller plus loin

À la question «Pourquoi ne pas avoir engagé d’acteurs autochtones?» il rappelle que la troupe d’Ariane Mnouchkine, offerte à Robert Lepage, est composée de comédiens d’origines diverses (mais sans Canadien ou Autochtone) qui travaillent ensemble à longueur d’année. «C’est un esprit, c’est un corps. On ne peut, pour un projet, y intégrer quelques acteurs étrangers, qui viendraient, épisodiquement, faire quelques laboratoires de création étalés sur deux à trois années, puis quelques semaines de répétition avant la première.» L’ampleur d’une coproduction sur deux continents impliquait également que les deux compagnies travaillent avec des concepteurs qu’ils connaissent de longue date.

«L’idée maîtresse du Théâtre du Soleil est que le théâtre rassemble les humains au-delà de leurs différences», rappelle également M. Nadeau. Au-delà de leur appartenance à une culture et à une nation, les artistes y sont sensibles à toutes les histoires humaines. «La situation des Autochtones du Canada s’élargissait et devenait la métaphore de la tragédie de la perte d’identité de tous les peuples.»

L’affaire SLAV, les commentaires de plus en plus acides sur les réseaux sociaux, les procès d’intention ont transformé la perception du projet Kanata. «Tout à coup, nous ne racontions plus une histoire que nous voulions universelle, nous faisions de l’appropriation culturelle; nous ne faisions plus un travail de recherche et de documentation respectueux et rigoureux, nous étions des extracteurs de cultures et nous instrumentalisions les personnes consultées; tout à coup, on nous distribuait dans le rôle des “Blancs”.»

Pendant la rencontre de cinq heures avec les signataires d’une lettre adressée au Devoir, les concepteurs du spectacle ont eu l’occasion d’exposer leur démarche et l’histoire de la pièce. Dans les médias le lendemain, c’est toutefois le fait que Kanata se ferait sans les Autochtones qui a fait les manchettes, ravivant les commentaires incendiaires et faisant craindre des débordements aux diffuseurs.

«Je suis très déçu de la situation mais je n’ai pas baigné trois ans dans cette culture sans comprendre la colère légitime dont Kanata a fait les frais, et tout le processus de guérison dans lequel sont plongées les personnes des nations autochtones. Quelqu’un a dit: “Ils nous ont volé nos terres, ils nous ont volé nos ressources, ils nous ont volé nos enfants, maintenant, ils veulent voler nos larmes.” La formule est très forte. C’est vrai, tout leur a été volé, mais nous, les larmes, nous voulions les partager», expose-t-il.

Il mentionne que les offres d’Ariane Mnouchkine et de Robert Lepage de réserver du temps de création au Théâtre de la Cartoucherie et au Diamant pour les artistes autochtones étaient sincères et sont maintenues malgré l’annulation de Kanata.

«Ce qui est le plus dommage dans toute cette histoire, c’est que 40 000, 50 000 personnes, peut-être plus, en France, en Europe, au Canada, au Québec, aux États-Unis et même en Asie ne pourront voir cette grande histoire de rencontres, d’amitiés, de transformation de l’un par l’autre, et de prendre conscience de ce que le Canada colonial a fait à toute cette grande communauté. L’occasion ne se représentera pas de sitôt», conclut M. Nadeau, en souhaitant que quelque chose de positif sorte de cette histoire.