Jacques Leblanc porte le rôle-titre dans «La duchesse de Langeais» de Michel Tremblay au Trident.

Jacques Leblanc: chez Tremblay comme chez Racine

Au détour de la conversation, une phrase de Jacques Leblanc étonne et fait sourire : «je m’embarque là-dedans comme en religion», lance l’acteur à propos du rôle-titre qu’il s’apprête à incarner dans «La duchesse de Langeais» de Michel Tremblay. L’expression semble d’autant mieux choisie quand on sait que le personnage qu’il y embrasse serait sans doute fier de soulever l’ire des adeptes de la soutane.

Un an et demi après avoir triomphé au Trident dans Amadeus, Jacques Leblanc remontera sous peu sur la même scène avec un nouveau défi théâtral où il bouclera une sorte de boucle. Deux décennies après s’être mesuré au personnage d’Hosanna à La Bordée (lire plus bas), il se glissera dans la peau d’Édouard, alias la duchesse de Langeais, un autre célèbre travesti aussi coloré que torturé imaginé par Michel Tremblay.

«Pour moi, c’est comme si j’allais encore une fois avec bonheur me laisser aller à un défi complètement fou», note Leblanc à propos de ce monologue qu’il porte, dans une mise en scène de Marie-Hélène Gendreau, accompagné des musiciens Keith Kouna et Vincent Gagnon et du danseur Fabien Piché.

Croisée des chemins

Dans Hosanna, Jacques Leblanc a découvert à 40 ans un personnage humilié à la croisée des chemins. Dans La duchesse de Langeais, il est 20 ans plus tard allé à la rencontre d’un autre homosexuel friand de vêtements féminins et qui vit la fin d’une époque.

En peine d’amour au bar d’un tout-inclus flétri, il (ou elle) nous racontera ses déboires avec une irrévérence aussi grande que la douleur qu’elle cache. «Cette peine le ramène à toute sa fin de vie, au désespoir de finir seul, à la solitude de la vieillesse, à la peur de la mort... À celle de ne plus jamais être en amour, aussi», énumère Jacques Leblanc. «C’est la désespérance du corps qui n’est plus trop ce qu’il était. Ça traite de ça avec beaucoup d’humour, mais il y a extrêmement de couches dans cette pièce-là. Je la travaille depuis longtemps. Évidemment, pour un défi comme ça, on se prend d’avance», laisse entendre le comédien, qui dit toujours découvrir de nouvelles nuances lors de ses répétitions quotidiennes du monologue.

«C’est extrêmement drôle, mais c’est aussi très triste, évoque-t-il. C’est un drame profond, comme Tremblay sait le faire. Tu t’attaches aux personnages. Tu les trouves drôles. Et tout à coup : ça te rentre dedans. Et là, tu embarques dans le drame… C’est bien écrit.»

Dans une langue qui cultive les contrastes et qui n’est pas sans difficulté pour un acteur, pouvons-nous ajouter. «Il peut passer de l’affaire la plus vulgaire au plus grand raffinement, confirme Jacques Leblanc. Pour un comédien, ça demande une vivacité dans la bouche. C’est comme si je faisais du Racine. Il faut que les finales soient très précises. Même si le texte est en joual, il faut quand même que le monde comprenne ce que je dis.»

Chercher Édouard

Au fil de l’œuvre en courtepointe de Michel Tremblay, le personnage d’Édouard a eu l’occasion de se dévoiler, dans l’ordre ou le désordre, à travers de multiples pièces et romans. Si La duchesse de Langeais date d’une cinquantaine d’années, on a appris à connaître davantage ce coloré numéro — vendeur de chaussures de jour; flamboyant et irrévérencieux travesti de nuit — dans les Chroniques du plateau Mont-Royal et tout récemment dans la série de romans de La diaspora des Desrosiers.

Dans la quête de son personnage, Jacques Leblanc n’a pas tout relu. Une question de temps pour celui qui agit aussi à titre de directeur du Conservatoire d’art dramatique de Québec. Surtout qu’il pouvait compter sur une source encore plus directe : l’auteur lui-même.

«J’ai discuté beaucoup avec Tremblay, relate-t-il. J’avais des questions parfois sur des répliques qui m’apparaissaient nébuleuses. C’est drôle parce qu’une fois, il m’a répondu : “ça fait 50 ans que j’ai écrit ça. Penses-tu que je vais me souvenir de tout?” Mais il a répondu à mes questions.»

Si le texte date de cinq décennies, Marie-Hélène Gendreau et son équipe en ont fait un «show éminemment actuel», assure Jacques Leblanc. «Le chemin émotif de ce personnage-là, il est actuel. Il est tellement question de genres dans notre société présentement», observe le comédien. Il raconte d’ailleurs avoir voulu exploiter cette opposition en utilisant l’allure de la duchesse pour nous inviter dans son intériorité.

«Quand j’ai lu la pièce dans l’optique que j’allais peut-être la jouer, je me suis dit : “OK. Il y a toute l’enveloppe de ce personnage-là, mais l’intérêt est beaucoup sur ce qui se passe à l’intérieur”, explique Jacques Leblanc. L’enveloppe de la grande folle, de la tapette, comme il le dit lui-même, je l’ai travaillée pour la mettre aux bons endroits, aux bons moments et que ça punche. C’est un homme qui est sur scène. Même si j’ai une robe à certains moments. On a un regard de ça qui devient multiple. Et ça peut rejoindre plus de monde que juste une affaire extérieure...»

«La duchesse de Langeais» est présentée au Trident du 12 novembre au 7 décembre.

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TROIS TREMBLAY MARQUANTS POUR JACQUES LEBLANC

Le déclic : Les belles-sœurs

«J’étais en troisième secondaire, je crois. Je commençais à m’intéresser au théâtre, mais sans plus — j’étais violoniste à ce moment-là — et j’ai lu Les belles-sœurs. C’était quelques années après la création de la pièce. En lisant le texte, j’ai été complètement obnubilé par cet auteur-là. Je trouvais ça bon, je trouve ça drôle. Je lisais ça avec un ami, on trouvait ça écœurant. Après, j’ai lu À toi, pour toujours, ta Marie-Lou et j’ai été renversé par cette pièce-là. Et puis, j’ai vu En pièces détachées à la télévision. C’était avec Luce Guilbeault, Hélène Loiselle, de grandes comédiennes. Le talent de ces comédiennes-là, leur vérité… Ouf!»

Le miroir : La grosse femme d’à côté est enceinte

«C’est arrivé plus tard, un peu avant le Conservatoire. Là, je ne pouvais plus m’empêcher de lire ses romans. Je les ai encore, ils trônent dans ma bibliothèque, ces gros formats d’origine. La grosse femme d’à côté est enceinte a été une affaire importante dans son écriture romanesque. J’ai été très impressionné par ça. J’aimais cette famille-là. J’aimais toutes ces descriptions. Ça m’a comme ouvert l’esprit sur autre chose. De manière claire et simple, [ça m’a ouvert] sur ce que nous sommes, ce que nous avons été. Il a beaucoup mis la femme au cœur de son œuvre, Tremblay. De tout à coup voir ma famille là-dedans — mes tantes, ma mère, mes sœurs, les voisines… —, ça m’ouvrait encore davantage sur qui nous sommes au Québec.»

Jacques Leblanc dans le rôle d’Hosanna en 1998

La pièce qui transforme : Hosanna, jouée à La Bordée en 1998

«Quand Jack Robitaille, qui était directeur de La Bordée, m’a approché pour jouer Hosanna, j’ai lu la pièce et je me suis dit : “ce n’est pas possible, je ne dirai pas ça devant le monde, je suis un acteur classique!” J’avais fait Scapin, j’avais fait Sganarelle… Je jouais juste des auteurs classiques ou à peu près. Finalement, je suis passé par-dessus ça et j’ai joué. C’est une pièce qui m’a rentré dedans. On dit souvent des acteurs que certains rôles les font avancer davantage comme interprètes. Qu’ils leur font comprendre des choses. Hosanna, ça en a été un où tout à coup, l’extérieur du personnage donnait accès à l’intérieur. J’ai compris quelque chose sur la façon de bouger, sur la façon d’être par rapport à la vérité du personnage.»

[…]

«C’est sûr que ç’a été un rôle extrêmement important pour moi. Ç’a provoqué une ouverture très grande sur la profondeur de certaines émotions. Et ç’a été difficile d’y plonger. J’avais de la difficulté à revenir de ça. Ça m’affectait beaucoup. Je ne dis pas que j’étais malheureux, mais j’étais sans cesse pris avec cette lourdeur du personnage. Et je l’ai joué beaucoup : en tournée, en France… À la fin, je n’étais plus capable de le jouer. J’étais tanné. C’était dur, j’avais l’impression d’aller dans le néant...»