Hidden Paradise mélange propos et danse.

«Hidden Paradise»: ingérer l’absurdité fiscale

CRITIQUE / «Hidden Paradise» est une performance alliant danse et parole pour énoncer, répéter, voire ingérer une vulgarisation de l’effet des paradis fiscaux sur notre société. Reprenant de plusieurs manières une entrevue radiophonique, Alix Dufresne et Marc Béland donnent corps à l’injuste et profonde absurdité de l’évasion fiscale.

En écoutant l’économiste et philosophe Alain Deneault exposer en quelques minutes les conséquences de l’évasion fiscale sur nos vies quotidiennes sur les ondes de la Première chaîne, l’ampleur de la supercherie nous ébahit.

Tant d’argent, de millions voire de milliards, qui glissent hors du pays grâce aux stratégies des banques, à qui on demande de faire respecter les règles qu’elles enfreignent à dessein… La situation est tellement absurde qu’elle donne envie de rire, alors qu’à l’intérieur de nous quelque chose se tord un peu plus, et que le cynisme et l’impuissance nous gagnent.

Expérience singulière

Alix Dufresne et Marc Béland, de chaque côté des haut-parleurs et du système de son, écoutent attentivement l’entrevue, en laissant transparaitre par moments de légers signes d’agacement. Ils ont auparavant planté leur décor : un tapis de linoléum beige trop petit pour couvrir le rectangle pointillé dessiné au sol. 

Sitôt l’écoute terminée, les deux interprètes reprennent à leur compte les répliques échangées pendant l’entrevue. Sauf qu’ils s’exécutent en effectuant des portées, en roulant au sol, mains entre les jambes, alors que les pieds de Dufresne enserrent la tête de Béland, comme un engrenage. L’effet est absurde, d’autant plus que les mots sont prononcés avec le plus grand sérieux, sauf pour de légères accentuations de l’intonation et des pauses bien placées, question d’apprécier le comique de leurs positions. 

Ils recommenceront l’exercice en déboulant les répliques à très grande vitesse face au public, ployés sous l’effort et essoufflés, à un débit tel qu’il suscitera les applaudissements spontanés du public à la fin de la performance. 

Puis, alors que Béland, muet hormis quelques soupirs, refusera de dire les répliques de Deneault, celles de Bazzo, dites lentement par Dufresne, résonneront dans le vide. Que des bruits de grincements, presque de criquets, pour toute réponse. 

Répéter des vérités, surtout si le discours ne semble pas avoir d’effet, lasse et essouffle. Même si les paradis fiscaux ne sont pas nouveaux et pèsent de plus en plus lourdement sur les sociétés, qui se dotent de politiques d’austérité plutôt que d’aller récupérer leur dû, l’impuissance nous paralyse.

Le manège sera repris, en cercle, sans paroles, sourire jusqu’aux oreilles. Le duo arrachera ses poches pour s’en faire des barbes et des chapeaux mollassons. Puis avec la plus grande lenteur, jusqu’à l’inintelligible et l’inconcevable, alors que Béland semble confier le discours de Deneault à ses organes, à ses muscles, à son corps en ébullition, tordu et haletant.

L’expérience est singulière, incongrue, mais aussi étrangement jubilatoire par moments. 

Hidden Paradise, vu mercredi, sera de nouveau présenté jeudi à 21h au Périscope.