Seul sur scène, Marc Beaupré danse, mime et enchaîne les mouvements de combat. Chaque série de mouvements fait apparaître un corps lumineux sur un écran invisible, entre la scène et la salle.

«Hamlet Director’s Cut», une splendide synthèse

CRITIQUE / Chaque pièce de Shakespeare peut s’avérer un déluge de texte et un chassé-croisé de personnages et de grands thèmes que les metteurs en scène ont le défi de dénouer. Chaque adaptation comporte le risque de se perdre. Celle que propose la compagnie Terre des Hommes, avec «Hamlet Director’s Cut», est une brillante synthèse, un concentré d’émotions et de résonances porté à parts égales par l’image, le geste et les mots.

Transformer la pièce en cinq actes, la plus longue des pièces de Shakespeare, en un solo d’une heure, était pour le moins casse-gueule. L’élagage radical permet toutefois de conserver beauté et substance. Les créateurs ont gardé les mots qui permettent de tout lier et qui, débarrassés des entrées, des sorties, de tout le verbiage qui annonce que l’on fera ceci avant de faire cela, prennent un sens plus net. 

Dans la bouche de Marc Beaupré et dans l’appareil scénographie qu'il a pensé avec François Blouin, les paroles du spectre, le récit de la pantomime et le fameux monologue «être ou ne pas être» deviennent éblouissants.

L’esprit d’Hamlet prend corps, entouré de ses chimères et de ses doutes. Seul acteur en scène, Marc Beaupré danse, mime et enchaîne les mouvements de combat. Chaque série de mouvements fait apparaître un corps lumineux sur un écran invisible, entre la scène et la salle. D’abord son père, puis sa mère, puis son oncle, qui commet le meurtre qui déclenchera la folie et le désir de vengeance d’Hamlet. La chorégraphie sera reprise à plusieurs moments, comme un mantra, comme un rituel, comme une incantation pour ne pas oublier, comme une énigme à percer. Au fil du récit, les personnages s’ajoutent, les gestes se morcellent (un geste du poignet, voilà la reine, un dos voûté, voilà l’oncle). Marc Beaupré raconte, incarne, change sa voix, les faire vivre tous, puis les laisse s’évanouir dans l’ombre.

Hamlet joue tous les personnages, mais seul son point de vue prime. Le meurtre commis par l’oncle et le désespoir d’Ophélie sont repris au «je». Il s’embrouille juste assez pour semer le doute, devient, le temps de quelques phrases, Oedipe, dont il reprend à son compte l’inceste et le patricide. La synthèse amène aussi un peu d’humour. Hamlet prisonnier, libéré, puis refait prisonnier, évoqué en quelques mots et un geste, a de quoi faire sourire.

Le récit qui se décuple et s’enroule, bien que schizophrénique, est empreint d’une étrange douceur, tant à cause du corps dansant que des particules de lumière qui se déplacent comme des nuées de lucioles, des poussières d’étoiles. Le résultat est cosmique, magnétique, et exacerbe la solitude déchirante d’Hamlet.

On a l’impression d’être entré dans la tête torturée d’une figure tragique, mais d’en sortir avec une vision claire et lumineuse du drame. 

Le spectacle, vu vendredi, sera présenté de nouveau samedi à 15h et dimanche à 19h30 au théâtre La Bordée.