Gabriel Cloutier Tremblay a tour à tour porté les chapeaux de comédien, d’auteur, de metteur en scène et de scénographe.

Gabriel Cloutier Tremblay: éloge de la candeur

C’est peut-être l’ultime symbole du renouveau… Un groupe d’adultes se réveillent dans un lieu commun en ayant tout oublié : souvenirs, référents sociaux, langage. Ils ont été remis à neuf, en somme, et devront se créer leur propre société. Voilà la prémisse de la pièce «Amour Amour», que Gabriel Cloutier Tremblay a imaginée dans une réflexion ancrée dans le temps, une quête de candeur et une interrogation sur la valeur des choses.

«Je me questionnais beaucoup sur le conditionnement social, explique-t-il. Je ne prétends pas arriver avec une idée nouvelle. On a vu maintes et maintes fois ce genre de processus dystopique. Ou même cette réflexion sur le fait qu’on est dans une culture de performance. Je voulais me concentrer sur le fait qu’on n’a plus le temps de contempler les choses.»

Amour Amour est la deuxième création de la compagnie Kill ta peur, que Gabriel Cloutier Tremblay a cofondée avec Léa Aubin. Elle fait suite à La fille qui s’promène avec une hache, présentée à Premier Acte l’an dernier, que Cloutier Tremblay avait cosignée, mise en scène et pour laquelle il a conçu un ambitieux décor. Cette fois, il a de nouveau remis ses chapeaux de scénographe et de metteur en scène pour raconter cette histoire où des êtres primitifs évolueront peu à peu. L’écriture et son déploiement dans l’espace sont nés conjointement lors de séances de travail avec les interprètes, appelés à utiliser leur corps un peu comme des danseurs.

«J’aime beaucoup les arts visuels, ajoute-t-il. Je savais que je voulais être comédien depuis longtemps. Mais j’avais toujours cette idée-là de rassembler des choses, de vouloir créer des tableaux. J’ai été longtemps dans un dilemme entre faire de l’architecture ou pas. J’étais vraiment pourri à l’école, donc je ne pouvais pas faire ça. Mais j’ai toujours cette conception de l’espace. J’aime les corps dans l’espace, j’aime raconter dans l’espace. J’aime regarder des gens vivre, sans mots, sans être dans le dialogue ou très peu… Mais que ça dise quand même quelque chose.»

Avec Amour Amour, Gabriel Cloutier Tremblay dit avoir voulu mettre en exergue la candeur et la curiosité qui viennent avec l’apprentissage. «C’est tellement fort! Notre cadre social nous amène à vite devenir fonctionnel, à vite devenir utile en société. À avoir une fonction dans laquelle on va se sentir valorisé, plutôt que dans son entité propre. On est plus dans un rapport de valeur plutôt que dans un rapport de rencontre ou de savoir...» explique celui qui a voulu insuffler un côté impressionniste à l’ensemble.

«On n’est pas dans une œuvre qui explique, précise-t-il. Je voulais ouvrir beaucoup de portes sur plusieurs interprétations. Je voulais laisser des clés pour que le spectateur ne se sente pas trop largué, mais sans lui enfoncer le sens en disant : “as-tu compris ça? ”»

Diversité
Natif de Magog, Gabriel Cloutier Tremblay a fait ses classes au Conservatoire d’art dramatique de Québec. Prochainement, il se mesurera au Roméo de Shakespeare au Trident. «Ça, je ne le comprends pas encore, on dirait! Ç’a été une très grande surprise», lance le comédien qu’on a récemment pu voir au Périscope dans Le miel est plus doux que le sang de Philippe Soldevila et Les Murailles d’Erika Soucy ou à Premier Acte dans Made in Beautiful d’Olivier Arteau.

Dans cette dernière pièce, il interprétait une grand-mère aussi décalée qu’hilarante dans une succession de fêtes d’Halloween. Tout un contraste avec le jumeau Amed qu’il a campé à près de 80 reprises dans L’Orangeraie, récit de guerre et de sacrifice signé Larry Tremblay. «C’est sûr que L’orangeraie, ç’a été quelque chose d’exceptionnel, observe Gabriel Cloutier Tremblay. C’est la première chose que j’ai faite en sortant de l’école. J’étais en troisième année, j’ai fait le processus d’auditions, j’ai rencontré [le metteur en scène] Claude [Poissant]… Ç’a définitivement changé l’acteur que je suis. Ç’a cristallisé des choses en sortant de l’école.»

La pièce Amour Amour est présentée à Premier Acte du 22 octobre au 2 novembre.

Gabriel Cloutier Tremblay et Sébastien Tessier dans «L'Orangeraie» de Larry Tremblay.

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POUR UNE PLUS GRANDE VALORISATION DE LA CULTURE

Dans le programme de la pièce La fille qui s’promène avec une hache, présentée l’an dernier à Premier Acte, la compagnie Kill ta peur avait pris soin de dénoncer le peu de moyens dont disposent les créateurs pour concrétiser leurs idées. Le document stipulait même que les artisans du spectacle avaient accepté de sacrifier une partie de leur salaire pour le bien de la production. Selon Gabriel Cloutier Tremblay, c’est chose courante. 

«On dit souvent que le manque de moyens crée l’imagination, avance-t-il. Mais le problème, c’est qu’on vit une période où, je trouve, il y a un grand manque de valorisation de la culture dans notre société. On valorise beaucoup le divertissement et le prêt à consommer. Ça fait que quand on monte un projet et qu’on essaie de trouver du financement, on doit tout de suite définir ce que ça va être. On ne nous permet pas de chercher. Ça limite. Il y a aussi le fait qu’on réussit à faire beaucoup avec peu de choses, alors pourquoi nous en donner plus?»

Pour sa pièce Amour Amour, son équipe et lui ont pu bénéficier d’une résidence de création d’une semaine à Sherbrooke. Un luxe rare pour le créateur et ses complices. 

«Là, on avait une salle de production énorme où on pouvait construire le décor, mettre l’éclairage. On avait un atelier de décors et de costumes. On a investi tout le lieu. On a eu du temps pour que tout le monde puisse travailler et tester des choses. On a eu le temps de dire “ça ne fonctionne pas, trouvons une solution” plutôt que d’abandonner l’idée parce qu’on n’a pas le temps et que le show est dans deux jours...»  Geneviève Bouchard