Cofondateurs de La brute qui pleure, David Bouchard et Dayne Simard proposent avec Froid une pièce créée en 2003 par l'auteur et metteur en scène suédois Lars Norén sur un fait divers sordide ancrée dans le racisme et la xénophobie.

Froid, une pièce cruellement d'actualité

Deux semaines après l'attentat qui a fauché six vies au Centre culturel islamique de Québec, la jeune compagnie La brute qui pleure arrive à Premier Acte avec la pièce Froid, qui dissèque crûment un crime ancré dans le racisme et la xénophobie. Entretien avec les instigateurs du projet, Dayne Simard et David Bouchard.  
Du théâtre dont on ne sort pas indemne
Quand ils ont choisi de monter Froid, pièce violente de Lars Norén ancrée dans le racisme et la xénophobie, David Bouchard et Dayne Simard croyaient en l'actualité et en la pertinence de son propos. Puis, l'horreur du 29 janvier a frappé. «Nous, on préparait le spectacle en disant que c'est le genre de trucs qui peuvent arriver, résume Simard. Et là, arrive ce dimanche soir. Ça ramène tellement au concret...» 
Créée en 2003 par l'auteur et metteur en scène suédois Lars Norén, Froid (Kyla de son titre original) est ancrée dans un fait divers sordide. En 1995, un ado de 14 ans d'origine tchèque, John Hron, a été torturé puis assassiné par de jeunes néonazis. Selon le récit qui a été fait du crime, Hron a refusé d'obéir lorsque ses assaillants le pressaient de dire qu'il «aimait les nazis». Ce courage de la victime face à ses tortionnaires, Norén le place aussi au centre de sa pièce, dont l'issue ne s'avère pas plus rose que l'histoire bien réelle qui l'a inspirée. 
Dans Froid, c'est plutôt Karl, un adolescent né en Corée, mais adopté en bas âge par une famille suédoise aisée, qui passera un sale quart d'heure aux mains d'un trio claironnant sans gêne ses idées d'extrême droite. Célébrant la fin des classes dans une clairière, Keith, Anders et Ismaël boivent bière par-dessus bière en multipliant les déclarations à l'emporte-pièce sur la «pureté de la race», sur les «importés» qu'il faudra «tuer à la guerre», les musulmans «qui sont pas des humains» (même si la famille de l'un d'eux est de cette confession), les Somaliens «qui puent»... Et on en passe. L'arrivée de Karl, qui passait par là par hasard, déclenchera un inquiétant jeu du chat et de la souris. Parce que celui-ci a appris à répondre à l'intimidation par le dialogue. Et parce que ses opposants auront avant longtemps envie de répliquer à ses arguments avec leurs poings. 
«Pas grand-chose à perdre»
Cofondateurs de La brute qui pleure, David Bouchard et Dayne Simard proposent avec Froid le premier spectacle de leur toute jeune compagnie. Dans une mise en scène d'Olivier Lépine, ils partageront dès mardi les planches de Premier Acte avec Ariane Bellavance-Fafard et Olivier Arteau-Gauthier. 
Au moment de déposer le projet, fin 2015, les deux comédiens lui trouvaient une résonnance dans le débat entourant la Charte des valeurs, celui qui a accompagné l'arrivée de réfugiés syriens (ils citent la banderole «Réfugiés, non merci» qui est apparue sur une passerelle de l'autoroute Henri-IV à l'automne 2015) et la popularité grandissante aux États-Unis du candidat (qui allait devenir président) Donald Trump. 
«En lisant la pièce, on pouvait vraiment faire un parallèle avec ce qu'on entendait à la radio ou dans notre entourage. Sur le coup, ça sonne correct, c'est quelqu'un qui exprime des idées. Ces arguments-là, comme ceux qui touchent aux symboles religieux, ils peuvent paraître anodins dans le quotidien. Mais lorsqu'on les entend de la bouche de quelqu'un qui est prêt à aller jusqu'au bout parce qu'il n'a pas grand-chose à perdre, ça n'a pas le même impact...», explique Dayne Simard. 
La pièce se passe en Suède, mais dès le départ, l'équipe a souhaité la rapprocher du public d'ici en adaptant la traduction en français québécois. «L'une des inquiétudes qu'on avait, c'était que les gens dans la salle disent : "Oui, mais ça ne se passe pas ici, ça se passe loin"», note David Bouchard. Évidemment, la fusillade qui a fauché six hommes au Centre culturel islamique le 29 janvier fait résonner encore plus fort les enjeux décrits par Norén dans Froid
«Ça nous a rentré dedans, ajoute Bouchard. Dix minutes après que ce soit arrivé, toute l'équipe se textait. On se disait que tout devenait un peu trop actuel, qu'on n'était plus trop à l'aise avec telle ou telle affaire, qu'il fallait qu'on se parle. Après réflexion, on a réalisé que notre show devenait d'autant plus pertinent.»
Dayne Simard et David Bouchard sont conscients que la violence de certaines répliques semblera décuplée dans le contexte. «Il y a des affaires qu'on dit... Émotionnellement, c'est tough! confie Bouchard. Je ne suis pas certain d'avoir envie que mes parents me voient dire ça. J'ai joué des méchants dans ma vie, mais c'est la première fois que je ressens ce genre de pudeur.»
Après la tuerie de Sainte-Foy, La brute qui pleure a annulé la mise en ligne d'une vidéo promotionnelle dont le ton un peu humoristique semblait désormais inapproprié. Mais le moteur du spectacle demeure le même aux yeux de ceux qui l'ont porté. 
«Si on a choisi cette pièce, c'est parce qu'on voulait que ça brasse le monde, évoque David Bouchard. Même en enlevant ce qui s'est passé à la fin janvier, on savait que ça ferait réagir. Moi, j'aime faire de la comédie aussi, mais on dirait que j'aime le théâtre dont on ne sort pas indemne. On va aller vers des choses qui font que souvent, les gens regardent ailleurs plutôt que de les regarder en face.»
Un portrait, mais pas de réponses
Les jeunes tortionnaires décrits par Lars Norén dans la pièce Froid viennent de familles plus ou moins fonctionnelles, sont peu instruits, peuvent souffrir de problèmes de santé mentale, se laissent influencer par leurs pairs... Les motivations qui nourrissent leur racisme et leur violence prennent racines dans une multitude de facteurs.
«C'est un spectacle qui regarde le problème dans son ensemble. Qu'est-ce qui fait que ces jeunes ont pu en arriver là, à tabasser quelqu'un à mort? Il y a beaucoup de contexte. Il est question de pères absents, de santé mentale, les personnages qui n'ont pas un gros rapport avec l'école...» observe le comédien Dayne Simard. «Ils ne trouvent leur place nulle part, alors ils sentent qu'ils se la font voler», ajoute son confrère David Bouchard, selon qui le texte de Norén expose une problématique sans y donner de réponse.
À sa manière, l'auteur suédois brouille les cartes en incluant dans son trio d'agresseurs un jeune musulman, tantôt souffre-douleur et tantôt complice de ses camarades aux allégeances néonazies. L'équipe de La brute qui pleure, qui présentera Froid dès mardi à Premier Acte, ajoute son grain de sel à la proposition en confiant le rôle de l'un des assaillants à une femme, Ariane Bellavance-Fafard.
«Cette violence-là, elle n'est pas exclusivement masculine», avance Dayne Simard. «Ça donne une autre dynamique aux situations, renchérit David Bouchard. Il y en a des hommes qui sont victimes de violence de leur femme. C'est intéressant d'aller voir comment ça se traduit dans un corps féminin.»
Extraits
«Si les gens préfèrent vivre avec les leurs et vivre dans le pays que leurs ancêtres ont fondé pis qu'ils veulent pas se mêler à d'autres races... Je dis pas que ces races-là valent moins ou qu'elles n'ont pas le droit d'exister, mais ces gens-là doivent pas venir et s'imposer dans les autres cultures, les autres religions pis réclamer ce qu'un autre peuple a bâti juste parce qu'ils sont persécutés dans leur propre pays et demandent l'asile. Y'a du monde qui débarquent de partout, bientôt on va couler, esti... On peut pas défendre nos propres droits?» 
***
«On a même pus le droit de faire de la catéchèse à l'école, mais on apprend tout' sur les musulmans pis les juifs. C'est dégueulasse qu'on apprenne aux enfants suédois à se sentir  coupables par rapport aux juifs à cause de ce qui est arrivé en Allemagne, y'avaient rien à voir là-dedans.» 
- Extraits de Froid de Lars Norén, Traduction de Katrin Ahlgren, en collaboration 
avec Amélie Wendling. Rapprochements au vernaculaire québécois par La brute qui pleure
Vous voulez y aller?
Quoi : Froid
Quand : du 14 février au 4 mars
Où : Premier Acte
Billets : 27 $
Info : www.premieracte.ca