Le metteur en scène Jacques Leblanc

Feydeau, c'est du sérieux pour Jacques Leblanc

Selon une expression consacrée, «ce n'est pas parce qu'on rit que c'est drôle». Jacques Leblanc pourrait répliquer qu'au contraire, être drôle, c'est du sérieux. En s'attaquant au maître du vaudeville Georges Feydeau, le metteur en scène semble n'avoir qu'une stratégie en tête : «rigueur, rigueur, rigueur».
Nous avons rencontré le directeur artistique de La Bordée au café Nektar, rue Saint-Joseph, pas très loin de son théâtre. Heureux résident du quartier Saint-Roch depuis «sept ou huit ans», M. Leblanc a pris l'habitude de s'y arrêter pratiquement chaque matin pour prendre sa dose de carburant en se rendant au bureau. Il y élit parfois domicile un peu plus longtemps, question d'avancer un projet ou un autre à l'abri des «distractions» de ses activités patronales. C'est notamment là qu'il a peaufiné la mise en place du spectacle Feydeau, qui prendra l'affiche de La Bordée le 1er mars. Dans un grand cahier généreusement annoté et garni de dizaines de feuilles Post-it, il dit avoir «décortiqué toute la mécanique comique» avant de planifier son déploiement dans le décor. Dans la page de droite, les répliques qui seront dites. Dans la page de gauche, les directives du metteur en scène sur comment elles le seront. 
«Ça va mieux ici qu'au bureau, où je suis plus souvent dérangé. C'est un travail quand même assez long, assez intellectuel. Mais qui est aussi de l'ordre du sentiment et de l'émotion», explique-t-il en montrant le fruit de ses efforts.  
Avec un penchant pour le quiproquo et les situations burlesques ainsi qu'une plume souvent trempée dans l'infidélité, l'oeuvre de Georges Feydeau est ancrée dans la fin du XIXe siècle. Et elle courtise toujours le rire aujourd'hui... Plus facile à dire qu'à faire, confirme Jacques Leblanc. «Ça demande beaucoup de travail, beaucoup de rigueur, beaucoup de précision, indique le metteur en scène. On pense que c'est facile, mais ça ne l'est pas du tout. Les comédiens doivent à un moment donné mettre de côté l'envie qu'ils ont d'être comiques au profit de la situation elle-même. Des fois, c'est un peu plus difficile pour l'ego d'un acteur. Ça demande une certaine humilité.»
L'humour en héritage
Le site Web de La Bordée le confirme : les textes de Georges Feydeau n'avaient jamais à ce jour été joués sur cette scène. «Il était caché dans le placard... Ciel, mon mari!» précise le résumé de la pièce. Pourquoi l'en sortir maintenant?
«J'ai déjà joué du Feydeau il y a très longtemps, raconte Jacques Leblanc. Je me souviens du plaisir qu'on avait eu à monter ça. C'est un auteur qui n'est pas souvent joué et qui a quand même été important pour le théâtre français. Aujourd'hui, il y a les sitcoms, les humoristes... Tout ce qui vit de l'humour, c'est un peu l'héritage de ce gars-là.»
Selon le metteur en scène, le spécialiste du vaudeville a été boudé par plusieurs pour des questions de mode, mais aussi à cause de l'étiquette «d'auteur de boulevard» qui lui a été accolée. 
«C'était des théâtres qui n'étaient pas subventionnés, donc qui avaient besoin de beaucoup de monde pour vivre, illustre M. Leblanc. Ils présentaient un théâtre moins recherché, si on veut. Quand Feydeau a commencé à écrire, il y avait déjà des pièces comiques qui étaient jouées sur ces fameux boulevards. Mais lui en a fait un genre supérieur. Un peu comme Goldoni, qui a pris la Commedia dell'arte, un genre assez vulgaire, et qui en a fait un théâtre un peu plus noble.»
Le public interpellé
Avec le spectacle interactif Feydeau, Jacques Leblanc rendra donc justice à l'auteur français six fois plutôt qu'une. Au lieu d'une longue pièce, le metteur en scène en a sélectionné six courtes. Chaque soir, le public sera interpellé pour déterminer le programme de la soirée et même, parfois, les interprètes qui seront appelés à jouer. Les quatre pièces choisies seront ainsi livrées entrecoupées de chansons, dans une formule cabaret. Les comédiens n'auront qu'à se tenir prêts à agir... et le public à se dilater la rate. 
«Aujourd'hui, on peut voir Feydeau comme une pièce d'anthologie, une pièce de musée. Et c'est tellement complexe à faire. Mais si c'est réussi dans le rythme, la précision et le focus, ça devient un exercice de style qui est très intéressant», résume Jacques Leblanc, qui ne voit pas d'opposition entre le potentiel comique et la valeur presque pédagogique dudit exercice. 
«Il y a ce volet historique qui peut apprendre des mots, des notions, un style au public, reprend-il. Il y a quelque chose là qui est de l'ordre de la connaissance. C'est intéressant de ne pas rester toujours dans la même affaire. C'est sûr que là, on n'est pas dans un théâtre d'avant-garde. Aucunement. Mais par contre, tout le travail qui est fait là-dessus est formidable à regarder, à mon sens. Et ça fait du bien de s'amuser aussi, des fois!»
Questions/réponses
Q Quel est le plus beau rôle que vous avez joué?
R Le plus marquant pour moi a été Hosanna de Michel Tremblay. C'est un personnage où j'ai eu l'impression d'être obligé de fouiller extrêmement profondément, de laisser aller toutes mes barrières, d'exposer des sentiments complexes et durs. C'était d'ouvrir une porte sur des profondeurs abyssales. Ça m'a ouvert. C'est un personnage fabuleux... Mais en même temps, il y avait des pièges à chaque réplique. C'était important de les contourner.  
Q Quel serait votre fantasme théâtral?
R J'aimerais ça un jour jouer Le roi Lear, de Shakespeare. Mais pas tout de suite. Je suis trop jeune encore. Quand je vais avoir 65 ans, mettons, là, je le jouerais. Quand on parle de grands personnages pour un acteur vieillissant, c'en est un superbe. 
Q Quel sera votre prochain projet comme acteur ou metteur en scène?
R Je monte La Bohème de Puccini à l'Opéra de Québec en mai. C'est une conception, donc c'est formidable. Les décors et les costumes, c'est du neuf. 
Q Quand vous jouez, quelle est votre dernière pensée avant d'entrer en scène?
R La dernière chose que je fais en coulisse, c'est de rattraper le corps du personnage. Je viens de jouer un petit rôle dans Grace au Périscope. C'était un vieil Allemand un peu voûté. Donc je me mettais dans sa position physique. Je suis plus dans mon corps que dans ma tête. Si on est dans notre tête, on est dans le texte, on pense aux répliques... Alors que si on est dans son corps, on entre dans le personnage. Les gens voient avant d'écouter. 
Q Un mot qui représente l'expérience théâtrale à vos yeux?
R Vérité. La vérité dans la diversité. C'est un domaine tellement diversifié. Mais la vérité est la première des affaires. S'il n'y a pas ça, ce n'est pas intéressant, ça ne rejoint personne, ça ne veut rien dire et c'est inutile.
À l'affiche
Quoi: Feydeau
Textes: Georges Feydeau
Mise en scène: Jacques Leblanc
Quand: du 1er au 26 mars
: La Bordée
Distribution: Bertrand Alain, Sophie Dion, Chantal Dupuis, Olivier Normand, Patrick Ouellet, Monika Pilon
Billets: de 25 à 35 $
Info: 418 694-9721 ou bordee.qc.ca
Et aussi...
Épicerie
Premier acte
Jusqu'au 5 mars
Intouchables
Salle Albert-Rousseau
Jusqu'au 24 février
Jouez, Monsieur Molière
Les gros becs
Du 24 au 26 février