Fabien Cloutie débarque au Trident le 15 janvier avec sa pièce Bonne retraite, Jocelyne.

Fabien Cloutier: l'indélicatesse magnifiée

Entre les maladresses, les jalousies, le choc de valeurs ou les petites et grandes rancunes souvent bien enracinées, les réunions de famille peuvent parfois brasser. Le mot est faible quand ledit rassemblement est imaginé par Fabien Cloutier, qui débarque au Trident le 15 janvier avec sa pièce Bonne retraite, Jocelyne.

Quiconque suit la carrière du dramaturge, metteur en scène, acteur et humoriste natif de Beauce l’aura remarqué : il n’a pas l’habitude de mettre des gants blancs. Son univers est brut et son regard critique s’avère souvent aussi drôle que grinçant. Surtout, il n’écrit pas pour les oreilles prudes. Et il n’allait pas changer ses habitudes en décrivant le souper de famille organisé par une dénommée Jocelyne, qui a convié son clan pour lui annoncer sa retraite imminente. Petits et grands débats à prévoir… Petits et grands conflits aussi!

«Moi, mes personnages, ils ne sont pas polis longtemps, confirme-t-il. Ils sont raides les uns avec les autres. Il y a une violence dans leurs relations interpersonnelles. Ils sont malhabiles. Ça fonctionne entre eux quand ils ne disent presque rien. Quand ils parlent des autres. À partir du moment où ils parlent d’eux-mêmes, où ils se mêlent de la vie de leurs proches, ça se met à accrocher.»

Et pour parler, ils parlent. Parfois en même temps, sans s’écouter, sauf quand vient le temps de se dire leurs quatre vérités. Quitte à se faire mal, parfois même sans s’en rendre compte. «C’est d’une indélicatesse…» laisse tomber Cloutier à propos des échanges parfois impitoyables qu’il a mis dans la bouche de ses personnages, qu’il met en scène sans les juger.

«En même temps, dans la vie, il faut parfois dire les quatre vérités à quelqu’un pour l’aider, ajoute-t-il. Aimer quelqu’un, ce n’est pas juste lui dire : “t’es beau, t’es fin”. Mais eux, je ne suis pas sûr qu’ils s’aiment tant que ça. Ils sont pris dans des rôles que la famille leur a un peu donnés. Certains ne veulent pas en sortir, certains doutent beaucoup d’eux-mêmes, d’autres ont une surconfiance en leurs idées et en leurs idéaux. Et c’est toujours l’autre qui a tort. C’est de la faute de l’autre. C’est en ça, je trouve, que la pièce parle d’aujourd’hui. Même si les personnages ne s’expriment pas sur cette société-là. Ce que j’ai voulu faire, c’est de parler d’aujourd’hui sans mettre des gens qui réfléchissent sur scène.»

Dans cette soirée qui aurait pu être fatidique, mais qui, on le devine, se reproduira sans doute dans le futur, le dramaturge voit notamment une métaphore d’une collectivité où l’on peut s’entredétruire… puis reprendre notre train-train quotidien comme si rien ne s’était passé. 

«Nos débats des dernières années, ils nous ont amenés où? interroge-t-il. On s’est entredéchiré pourquoi? Qu’est-ce qu’on a réglé à travers ces débats-là depuis trois, quatre, cinq ans? Est-ce que le débat sur les accommodements raisonnables a mené à quelque chose? Est-ce que le débat gauche-droite a mené quelque part? Est-ce que les débats sur le troisième lien mènent quelque part? Où est-ce que ça mène? Ça mène souvent à un éclatement et après, la poussière retombe, on dirait qu’il ne s’est rien réglé et la vie continue. C’est là que la pièce peut donner espoir si tu es fondamentalement quelqu’un qui porte l’espoir en dedans de toi. Mais pas si tu ne portes pas ça et que tu es un peu pessimiste…»

Bonne retraite, Jocelyne est présentée au Trident du 15 janvier au 9 février.

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TOUT LE MONDE EN MÊME TEMPS

D’un projet à l’autre, Fabien Cloutier a horreur de se répéter.

«Quand je commence à réfléchir à une pièce, j’essaie de me dire : “j’ai déjà fait ça, il faut que je m’en aille ailleurs. Il faut que j’aille vers une forme que je n’ai pas faite”, explique-t-il. J’ai fait un premier solo, puis un deuxième où la structure dramatique était très différente du premier. Je suis arrivé avec Billy (Les jours de hurlement)… J’ai commencé à faire parler ce monde-là, à les mettre dans des lieux différents. J’ai poussé cette affaire-là plus loin avec Pour réussir un poulet, où des gens avaient des discussions avec des personnages qu’on ne voit pas mélangées avec des discussions qui sont sur scène en même temps...»

Pour la première fois dans sa carrière théâtrale, Fabien Cloutier place dans Bonne retraite, Jocelyne tous ses personnages ensemble, dans une unité de lieu, de temps et d’action. Mais n’allez pas chercher de réalisme dans la scénographie signée par Cooke-Sasseville, qui transpose le party de famille de Jocelyne dans un univers plus près de la jungle que du salon banlieusard. 

«Les musées m’intéressent pour voir les œuvres, mais aussi pour voir comment on installe une œuvre dans une pièce pour jeter un éclairage spécial dessus, avance Cloutier. J’avais envie qu’on regarde les acteurs comme s’ils étaient en train d’évoluer presque dans une œuvre en tant que telle.»

L’idée ici est de forcer le spectateur à se questionner… Mais aussi de faire écho au propos. 

«C’est magnifié, reprend-il. Il y a ce palmier-là qui représente le confort, la réussite et qui est une source de conflit, aussi. Ça vient démontrer les inégalités. Quelqu’un dit : “en bas d’un quatre étoiles, on n’y va plus [dans le Sud]”. Et il le dit dans la face de quelqu’un pour qui juste y aller, ça serait une criss de réussite. De ne même pas se rendre compte de notre propre indélicatesse, il y a quelque chose là...»