En plus de se jouer lui-même, Yves Hunstad incarne un romancier insomniaque qui imagine les personnages de la station spatiale.

«Digressions et autres détours...»: cerveaux en orbite

CRITIQUE / Complice de longue date du Carrefour de théâtre de Québec, La Fabrique imaginaire pousse ses explorations des rouages de la création théâtrale un cran plus loin avec «Digressions et autres détours avant de jouer», une version «portable» de leur pièce «L’Heure et la seconde», conçue pour accompagner un documentaire sur leur travail.

Un peu perdu? C’est normal. Bien qu’elle soit minutieusement écrite et orchestrée, chaque création de Eve Bonfanti et de Yves Hunstad se construit sur des va-et-vient entre théâtre et non-théâtre, jeu et non-jeu, pensée qui se construit et plongée dans la fiction. Mais qu’on ne s’y trompe pas, même lorsqu’on ne semble plus y être, on est toujours au théâtre…

L’expérience se passe en deux temps : on assiste d’abord à la projection du film Le plaisir du désordre, un documentaire de Christian Rouaud, qui a suivi les créateurs bruxellois pendant les trois premières années de la création de L’Heure et la seconde.

Au fil de moments captés en pleine création et de moments de théâtre présentés devant public, on saisit très bien comment — à travers tous les aléas familiaux ou médicaux du quotidien — le duo construit ses spectacles, en superposant les couches de fiction. Ils écrivent et jouent, mais ils créent aussi avec les éclairages, l’espace, le mouvement, comme des explorateurs de l’infini, à tâtons, et constamment en remise en question. Les moments de tendresse et les moments clownesques sont toutefois nombreux pendant que leurs esprits cogitent.

Christian Rouaud, a suivi l'équipe de La Fabrique imaginaire pendant les trois premières années de la création de «L’Heure et la seconde».

Pour L’Heure et la seconde, tout naît d’un chou-fleur, qui représente un cerveau, puis surgissent des personnages qui observent la Terre logés dans une station spatiale. Yves Hunstad incarne d’abord un chef de mission québécois, personnage comique au possible avec ses élucubrations, même si son accent ne tient pas la route. Il le laisse de côté pour jouer un romancier insomniaque qui imagine les personnages de la station spatiale.

Apparente désorganisation

Après une pause pour se ravitailler au Zinc, le bar éphémère du festival, le public retrouve les deux comédiens en chair et en os sur scène pour la bien nommée Digressions et autres détours avant de jouer. Ils expliquent qu’ils doivent jouer au Yukon dans quelques jours et que même si la pièce roule depuis trois ans, elle n’est pas encore vraiment terminée. Ils nous en présenteront des extraits tout en assurant une partie de la technique, aidé de Fred (qu’ils disent avoir rencontré la veille) à la console.

Ceux qui n’auraient pas vu le film pourraient se laisser flouer par l’apparente désorganisation du duo. Ils se contredisent, s’interrompent, bafouillent, donnent l’impression de réfléchir à haute voix et de s’impatienter. Ils interrompront même la représentation de la représentation pour écouter leurs (faux) messages vocaux et donner une (fausse) entrevue à la radio.

Eve Bonfanti et le fameux chou-fleur, le «cerveau» du spectacle.

Dans cet écrin de digressions, parfois amusant, mais aussi parfois franchement lassant, les moments de «vrai» théâtre n’apparaissent que plus précieux et plus magiques. On s’étonne, en fait, de l’aisance avec laquelle ils nous font passer de l’éreintant tâtonnement de la création en train de se faire au temps transcendant du théâtre dans toute sa beauté. On se dit qu’on aurait bien aimé voir la pièce L’Heure et la seconde... puis on constate que notre cerveau, finalement, a presque l’impression de l’avoir vue.

Le programme est repris dimanche à 15h, à la Bordée.