Le metteur en scène Denis Bernard et la comédienne Micheline Bernard

«Des promesses, des promesses» : L'Everest théâtral de Micheline Bernard

L’adaptation québécoise de «Des promesses, des promesses» de Douglas Maxwell est un peu l’histoire de coups de foudre. Entre un auteur et une actrice, entre un metteur en scène et un texte, entre le public et un personnage. Le monologue d’abord présenté à Montréal a déjà valu à Micheline Bernard un prix de la critique en 2017. Voilà que l’aventure se poursuit pour deux semaines à La Bordée et en tournée.

Se décrivant comme une «fille de gang», Micheline Bernard n’avait jamais été tentée de se lancer en solo au théâtre. Il aura fallu la rencontre d’un dramaturge écossais pour la persuader de plonger. Ça se passait à La Licorne il y a quatre ans, alors qu’un échange culturel lui a donné l’occasion de participer à une lecture publique d’un texte de Douglas Maxwell, Une veuve respectable s’initie à la vulgarité. Conquis par la prestation de la comédienne, l’auteur l’a imaginée dans un autre personnage de son cru, Miss Maggie Brodie, au cœur du monologue Promises, promises, créé à Glasgow en 2010. Il lui a confié le texte… Et ç’a été le début d’une grande aventure pour celle qui a marqué la jeunesse de toute une génération avec son rôle de Jocelyne dans Radio Enfer.

«C’est drôle, il me disait : “ça n’a rien à voir avec le personnage d’Une veuve respectable…, mais j’ai l’impression que tu pourrais faire le monologue”. Je ne sais pas comment il a vu ça», observe humblement la comédienne avant d’être interrompue par le metteur en scène Denis Bernard, lançant ce qu’il considère comme une évidence : «En fait, il a vu l’actrice. C’est tout.»

Un exorcisme à l’école

Traduite par Maryse Warda, la pièce Des promesses, des promesses amène le spectateur dans une école primaire londonienne, où une enseignante récemment retraitée reprend du service à titre de suppléante. Forte en caractère et décrite comme «indignée», elle y fera la rencontre de Rosie, une fillette somalienne «qui fait du mutisme sélectif». Ayant plus en commun que ce qu’on perçoit au premier regard, la prof et son élève tisseront des liens, tandis que les autorités prennent des mesures pour le moins surprenantes pour sortir l’enfant de son silence.

«Le directeur avertit Miss Brodie qu’il y a un exorcisme qui va se faire dans la classe, laisse tomber Micheline Bernard. Le monologue est très bien écrit parce que la trame narrative dépasse ça à un moment donné. La trame narrative est forte. Cette petite fille de six ans vient happer Maggie, qui va la prendre sous son aile. Elle va vouloir en prendre soin, la protéger. Ce qui probablement ne lui est jamais arrivé à elle-même. Elle se donne ce mandat, elle lui fait une promesse qu’elle va tenir, même si c’est très radical.»

Si la prémisse de la pièce semble surréaliste, elle est pourtant inspirée d’un fait réel, vécu par une amie enseignante de Douglas Maxwell. Elle sert ici de point de départ à un récit aux allures de thriller, nous dit Micheline Bernard, dans lequel son personnage au franc-parler impitoyable se dévoilera peu à peu.

Micheline Bernard a reçu un prix de la critique en 2017 pour son monologue dans «Des promesses, des promesses».

«Ça nous permet d’obtenir le portrait d’une femme qui est à la fois d’une autre époque et de notre époque, ajoute Denis Bernard. Elle vit avec un certain décalage qui n’est pas juste culturel. Ça vient avec plus de souffrances, de scarifications, de blessures qu’elle traîne depuis sa tendre enfance. Elle aurait pu elle-même être muette, Miss Brodie. Voilà qu’elle rencontre cette fille-là dans sa classe. On est à l’ère des accommodements raisonnables, on est à l’ère de la laïcité dans les écoles. Il y a quelque chose de très actuel dans le discours.»

Une vocation

Au bout du fil (une énième tempête hivernale les avait forcés à annuler leur virée à Québec), les deux complices qui sont aussi cousins se relancent et surenchérissent. Visiblement, cette Miss Brodie leur a fait vivre toute une expérience théâtrale. L’actrice et le metteur en scène se réjouissent d’ailleurs de renouer avec elle pour une troisième série de représentations.

«C’est un personnage magnifique», confirme Micheline Bernard. Et un rôle à porter en solo qui venait avec son lot de défi, ajoute-t-elle.

«C’est très solitaire et moi, je ne suis pas une solitaire, évoque-t-elle. En même temps, j’ai entre les mains un texte que je suis tellement ravie de porter, de passer. Je trouve que mon métier d’actrice devient comme une vocation quand je fais ce texte-là. Je passe quelque chose qui pour moi est extrêmement important. Sinon, je n’aurais jamais été capable de faire ça. J’aurais dit non à l’idée de faire un monologue pour faire un monologue.»

La comédienne dit avoir sauté dans le texte Des promesses, des promesses avec une certaine naïveté. «Dans le sens où je ne savais pas que j’allais mettre six mois à le mémoriser, précise-t-elle. En même temps, ç’a été un privilège de pouvoir être avec Denis. Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas travaillé ensemble. Et c’était bien d’avoir mon metteur en scène quasiment pour moi toute seule!»

Celui-ci dit avoir travaillé sur le lien d’intimité qui se développe entre le public et le personnage au fil de ce tête-à-tête. Et il invite les spectateurs à saisir l’occasion de voir une «magnifique» performance d’actrice.

«Il y a des interprètes qui sont capables de gravir l’Everest. Ce n’est pas simple, ce n’est pas facile. Et tous les interprètes ne sont pas chaussés pour ça. C’est injuste, c’est cruel, mais c’est une réalité. Douglas Maxwell a reconnu un fait : on est en présence d’une actrice qui est capable de gravir l’Everest. On a travaillé, c’est certain. Mais on était équipés pour arriver à ça. Il n’y a pas de fausse modestie, ici. J’ai travaillé la rencontre entre un personnage et le public. Mais c’est aussi une rencontre entre le public et une actrice. Il se passe quelque chose. J’ai travaillé beaucoup sur le rapport direct et franc. Dans ce sens-là, le spectateur en ressort complètement ébranlé…»

La pièce Des promesses, des promesses est présentée à La Bordée du 26 mars au 5 avril, le 10 avril au Théâtre La Rubrique de Saguenay et les 12 et 13 avril au Théâtre du Bic.