La sublime Marta Zieba était l'une des membres de l'équipe de Krystian Lupa, qui présentait dimanche soir Des arbres à abattre dans le cadre du Carrefour international de théâtre de Québec. 

Des arbres à abattre: plaidoyer pour l'art total

CRITIQUE / «Nous ne pouvons pas jouer cette pièce dans notre propre pays», a indiqué un membre de la troupe de Krystian Lupa à la fin de la représentation de Des arbres à abattre, en remerciant le Carrefour international de théâtre de Québec, dimanche soir. La pièce, qui apparaissaient déjà comme un acte de résistance contre les facilités esthétiques et la pensée confortable, devenait avec cette déclaration un vibrant plaidoyer pour la circulation de l'art intègre et total.
Connaître les évènements qui ont secoué le Teatr Polski de Wroclaw depuis des mois (18 départs, volontaires ou par licenciement, dont 10 acteurs, divers gestes publics contre la censure et des procédures judiciaires pour faire tomber le nouveau directeur) donnait un tout autre sens à certains passages de la pièce, qui expose un milieu artistique avachi et amer qui a troqué ses idéaux pour une profonde mauvaise foi. 
Les convives d'un souper artistique forment un aréopage, un sénat des «morts-vivants de l'art» où le suicide de l'une des leurs bouleverse leur équilibre social. Joana (sublime Marta Zieba), une incarnation à la fois éthérée et étiolée de l'art pur qui a une certaine parenté avec la Cégestelle des Oranges sont vertes, s'est pendue. Chacun se sert de la suicidée pour parler de lui-même, évaluer sa propre valeur, et finalement se demander s'il ne vaudrait pas mieux en finir, comme elle, pour fuir l'immonde humanité et la ville, qui broie les artistes.
Leurs conversations syncopées se déroulent dans une boîte de verre, où la fumée de cigarette les asphyxie lentement. Hors de la boîte, Thomas Bernhard (Piotr Skiba), un alter ego de l'auteur de l'histoire qui nous est présentée, commente, dissèque. Le moindre son (mastication, respiration, déplacement d'objets) est amplifié par des micros et graduellement, parmi les bruits parasites, on perçoit des marmonnements, qu'on attribue d'abord à Bernhard, mais qui s'avèrent être la voix du metteur en scène lui-même.
Comme Kantor, qui intervenait directement dans ses spectacles, Lupa fait sentir sa présence, détourne notre attention du texte - il en devient même irritant - et nous force à prendre conscience de la machine scénique qu'il a mise en place. Avec le même effet, les lumières de la salle ne cesseront de s'ouvrir et de se refermer pendant toute la représentation.
Le cube central tourne sur lui-même à plusieurs reprises, révélant de nouveaux espaces, alors que plusieurs couches de projections permettent aux spectateurs de voir les personnages, en direct, de très près, ou de visionner des scènes s'étant produites avant la soirée qui nous est présentée. 
Naturalisme désarmant
Les acteurs adoptent un jeu naturaliste des plus désarmants, ponctué de moments de pure hystérie. Entre les deux moitiés de la soirée - celle où les personnages attendent un acteur célèbre et celle où ils écoutent son soliloque prétentieux avant de se livrer à une cruelle mise à jour de leur valeur artistique respective - on nage entre le rêve et le souvenir, dans la tête de Bernhard, et on assiste à des conversations surréalistes entre la muse et l'auteur, qui sont les scènes les plus poignantes et déstabilisantes du spectacle.
L'objet étrange, complexe et exigeant qu'est Des arbres à abattre continue de faire son chemin dans nos pensées et laissera, certainement, une trace indélébile.
La pièce sera présentée au Festival TransAmériques, à Montréal, les 2 et 3 juin.