Le décor de «Bonne retraite, Jocelyne, à la Licorne», l'automne dernier

Cooke-Sasseville et «Bonne retraite, Jocelyne»: la scénographie de la caverne

La pièce «Bonne retraite, Jocelyne», qui ouvrira l’année 2019 au Trident, marque la première aventure scénographique du duo d’artistes visuels Cooke-Sasseville. Ceux qui avaient déjà collaboré avec Fabien Cloutier pour le déambulatoire «Où tu vas quand tu dors en marchant...?» en 2011 ont accepté d’entrer à pieds joints dans son univers théâtral.

«Les enjeux du travail scénographique nous intéressaient. On fait des sculptures, mais aussi des installations, des environnements qui englobent le public. Avoir des acteurs là-dedans, ça nous plaisait», expose Jean-François Cooke. «Même s’il est arrivé avec des pistes, Fabien nous a laissé une carte blanche. Il laisse beaucoup de place aux concepteurs. On a rapidement compris qu’il fallait que notre travail serve la pièce, qu’il accentue la puissance du texte», ajoute Pierre Sasseville.

Habitué d’être idéateur et concepteur de ses propres projets, tant pour des expositions que pour les œuvres d’art public, comme La rencontre, à la Place Jean-Béliveau, le duo a dû trouver sa place dans une nouvelle dynamique de création. Leur proposition éclatée crée un contraste avec le texte, les costumes et le jeu, hyperréalistes, de Bonne retraite, Jocelyne, où le spectateur assiste à une réunion de famille qui dégénère.

«En travaillant avec Cooke-Sasseville, je veux faire exploser le lieu, que la scénographie décolle, indiquait Fabien Cloutier au Soleil en avril dernier. Moi, je n’ai pas besoin des murs au théâtre. Si, dans une lecture, on sent déjà la cuisine et le salon, on n’a pas besoin de le voir sur scène. On s’est demandé comment on pouvait exposer cette famille-là. Parfois, on va dans un musée et il y a un seul objet au centre d’une grande pièce vide. On vise un peu ça : donner l’impression qu’on observe cette famille-là comme si elle était une œuvre d’art.»

Or, le duo d’art visuel de Québec a la belle habitude de ne jamais aller là où on l’attend. Plutôt qu’un espace épuré, ils ont conçu un décor situé quelque part entre l’univers des Pierrafeu et le laboratoire de l’espèce humaine. «On voulait travailler avec la caverne, l’aspect préhistorique, mais aménagé», indique Sasseville. «Les personnages sont en mode survie, ce sont des naufragés», note Cooke. Toutefois, même dans ce contexte, certains s’en tirent mieux que d’autres. «On peut envier la personne qui a ce campement-là, continue l’artiste. Jocelyne a de belles roches plates empilées, plus belles que celles que le voisin peut se permettre.» Cette jungle aménagée a mené à l’idée de créer un vivarium. «Dans une famille, on fait partie d’un clan qu’on n’a pas choisi et quand on veut partir on se frappe le nez à une vitre. On est pris ensemble», illustre Cooke.


« En travaillant avec Cooke-Sasseville, je veux faire exploser le lieu, que la scénographie décolle »
Fabien Cloutier, auteur et metteur en scène de «Bonne retraite, Jocelyne»

Cette piste a inspiré la conceptrice des éclairages, Leticia Hamaoui, qui a utilisé une lumière de plus en plus fluorescente, alors que la bisbille familiale enfle. À la mise en scène, Fabien Cloutier a aussi embrassé l’idée du vivarium. Les personnages veulent s’en aller, les acteurs devaient quitter le plateau, mais ils restent assis dans le décor, coincés, éteints, «un peu comme des avatars dans un jeu vidéo», note Sasseville. «On aimait l’idée d’inscrire la pièce dans une histoire humaine lointaine, comme s’il y avait des tares comportementales, héréditaires, que l’espèce humaine se passe de génération en génération».

En guise d’îlot ou de table de cuisine, qui sert de point central dans plusieurs réunions familiales, Cooke-Sasseville a conçu un feu, fait de vapeur et de lumière infrarouge. Dans cette étrange cour arrière, les palmiers et les plantes artificielles côtoient les crânes et les piles d’ossements. «C’est la grotte du prédateur. Ce sont des carnivores, des cannibales, ils se cannibalisent», observe Cooke.

Ce décor s’inscrit dans la pratique du duo d’art visuel entre autres parce qu’il suscite une première réaction amusée, surprise, voire interloquée, mais qu’il possède diverses couches symboliques, pour qui décide de s’y attarder. «Ce sont les mots dits dans la pièce qui révèlent de nouveaux sens, qui lui donnent son côté dynamique», indique Sasseville. Dans la réunion familiale imaginée par Fabien Cloutier, les personnages ne voient pas leur propre bêtise et leurs préjugés et s’isolent dans leurs certitudes. De la même manière, souligne Cooke : «On voulait que les acteurs ne portent pas attention au décor, aux crânes, au feu, aux roches. Ils sont dans un salon. C’est nous, le public, qui sommes hallucinés et omniscients.»

Bonne retraite, Jocelyne sera à l’affiche au Trident du 15 janvier au 9 février 2019.