Passionné et énergique comme pas un, le comédien Christian Lapointe livre avec Constituons! un objet théâtral inusité qui rappelle la fragilité de la démocratie.

Constituons!: périlleux exercice démocratique

CRITIQUE / Difficile de trouver projet plus ambitieux, voire casse-gueule, que celui de Christian Lapointe avec son ovni Constituons! Entretenir l’auditoire pendant trois heures sur les coulisses de la fabrication d’une constitution citoyenne, afin de pallier l’absence d’une véritable, celle que le Québec n’a jamais signée en 1982, représentait tout un défi.

D’entrée de jeu, avouons-le, le sujet n’est pas très sexy. Bien peu de monde voue une passion pour les affaires constitutionnelles. Les émules de Léon Dion et de Henri Brun ne courent pas les rues. Pourtant, quand on s’y attarde un moment, une constitution représente le socle de toute société. La liberté d’expression, l’égalité entre les sexes, les relations avec les nations autochtones, le fameux «vivre ensemble» quoi, autant de facettes qui façonnent ce texte démocratique indispensable.

Puisque le Québec n’a jamais adhéré à la constitution canadienne — rappelons-nous la «nuit des longs couteaux» où René Lévesque a été humilié par ses pairs des autres provinces — Christian Lapointe a décidé de prendre les choses en main et de former une assemblée constituante, tout ce qu’il y a de plus réelle. Une quarantaine de personnes, représentatives de la société québécoise, ont été invités à débattre de plusieurs enjeux.

À mi-chemin du théâtre documentaire et de la performance, la pièce de Christian Lapointe livre en trois actes les dessous de cette démarche de longue haleine. Pour le meilleur et pour le pire.

Le premier acte s’avère très didactique. Impossible d’y échapper. Il faut bien parler du pourquoi du comment. De la Commission Bélanger-Campeau, par exemple. Afin de rendre son exposé plus digeste, Lapointe se sert de figurines et de projections vidéos sur des débats citoyens. Des stores verticaux servent à projeter les images, et aussi à dissimuler la quincaillerie technologique qui sert de support scénographique.

La pièce emprunte un virage totalement inutile lorsque le très fougueux et énergique comédien entreprend de décliner le pedigree de chacun des 41 membres de son assemblée constituante, ce qu’ils font dans la vie, leurs loisirs, leurs aspirations. Comme dirait l’autre, c’est long longtemps. N’y aurait-il pas eu moyen d’abréger?

Questions au public

C’est toutes lumières allumées que se déroule la seconde partie. À l’invitation du comédien, avec une caméra qui renvoie l’image du public sur écran, les spectateurs sont invités à donner, à l’aide de cartons de différentes couleurs, leur degré d’approbation sur différents thèmes, comme le droit de mourir dans la dignité, la nomination des juges ou le service militaire obligatoire. Les questions fusent à la vitesse de l’éclair. Par tirage au sort, des spectateurs sont aussi interpellés en direct. Vite comme ça, à brûle-pourpoint, pourriez-vous dire quel est le rôle du citoyen en démocratie?

Autre moment difficile à passer que celui où Lapointe livre dans un crescendo, sur fond de musique rock, tous les commentaires déplacés qu’une certaine frange de la population vomit sur les réseaux sociaux au sujet de l’exercice démocratique. De quoi faire faire un triple axel à Tocqueville dans sa tombe. Là encore, notre patience est poussée dans ses derniers retranchements.

La solution finale

L’acte final s’avère très instructif. Le comédien cède la place, dans une présentation Facetime, à Alexandre Bacon, un spécialiste des réalités sociopolitiques des peuples autochtones. Cet invité très articulé revient, preuves à l’appui, sur les événements tragiques subis par ses pairs au fil des siècles. À une certaine époque, des politiciens fédéraux, clones des nazis, ont imaginé une «solution finale» pour faire disparaître les autochtones. Des histoires, comme le dit M. Bacon, qui ne sont pas enseignées à l’école.

Au final, il reste de cet objet théâtral inusité, fait pour public averti, une certaine confusion. Mais ne serait-ce que pour nous rappeler ô combien la démocratie demeure un processus aussi complexe que fragile, Constituons! s’avère une pièce utile et nécessaire.

Constituons! tient l’affiche au Périscope jusqu’au 15 décembre.