La scénographe Marie-Renée Bourget Harvey et la comédienne Alexandrine Warren forment le noyau de création de «Nombre» avec les consœurs Krystel Descary et Claudiane Ruelland

Carrefour de théâtre: le public en vedette dans «Nombre»

Une œuvre d’art existe-t-elle si aucun spectateur n’est là pour en être témoin? Cette question philosophique prend des airs on ne peut plus concrets avec «Nombre», production made in Québec du Carrefour international de théâtre. Ici, c’est le public qui fait la représentation. Littéralement.

Rencontrées en début de semaine, la scénographe Marie-Renée Bourget Harvey et la comédienne Alexandrine Warren — qui forment le noyau de création de Nombre avec les consœurs Krystel Descary et Claudiane Ruelland — oscillaient entre un bon stress et une excitation certaine, entre une envie de défendre leur projet et un souci de préserver sa part de mystère.

À plusieurs moments dans l’entrevue, les créatrices se sont renvoyé la question: «est-ce qu’on peut révéler ça?» Parce que Nombre, c’est d’abord une expérience proposée aux spectateurs, qui sont eux-mêmes placés au centre du spectacle. «On ne veut pas trop en dire, parce qu’on ne veut pas que les gens s’attendent à quelque chose de précis. Mais on peut dire qu’il n’y a rien de compromettant», précise d’emblée Alexandrine Warren.

«On n’est pas là pour les coincer, renchérit Marie-Renée Bourget Harvey. On est là pour leur faire vivre quelque chose ensemble. Le but n’est pas de rendre le spectateur mal à l’aise ni de choquer. C’est de rassembler.»

Le programme du Carrefour décrit Nombre comme «un spectacle participatif qui détourne le rôle traditionnel du public pour en faire à la fois le témoin et le protagoniste de l’expérience qui lui est proposée». En gros, les spectateurs deviennent collectivement la vedette de la pièce. En arrivant à la Maison pour la danse, chacun se verra remettre une enveloppe contenant des consignes à exécuter au moment opportun. Le tout sous l’œil «bienveillant» de l’équipe de création.

Pas d’exception, tout le monde doit participer. «On s’est dit que ça changeait complètement le propos s’il y a des observateurs», explique Alexandrine Warren. «Ça rassemble dès le début de comprendre qu’on est tous dans le même bateau», ajoute Marie-Renée Bourget Harvey.

Long cheminement
Le théâtre participatif de Nombre nous arrive au bout d’un long chemin, dont les premières pierres ont été posées il y a plus de 10 ans, dans un numéro présenté dans un cabaret au Périscope. Cette première esquisse a été remisée dans une boîte qui a eu le temps de s’empoussiérer, évoque Alexandrine Warren. Elle a ressurgi d’un désir de l’équipe de création de travailler ensemble, a été nourrie dans un stage à Toronto, s’est ancrée dans une volonté, en approchant de la mi-trentaine, de renouveler un peu leur pratique.

«On a fait nos 15 premières années de métier, avance Alexandrine Warren. Qu’est-ce qu’on fait pour que notre métier soit utile? Comment est-ce qu’on peut participer à la société? Toujours en demeurant dans un thème artistique, ça le fait, je pense. En tout cas, j’espère!»

Sujet d’un laboratoire offert en marge du Carrefour l’an dernier, le spectacle prendra maintenant vie dans la programmation officielle. Privées de leur «matière première», soit le public, depuis ledit laboratoire, les créatrices offrent du théâtre sans filet avec Nombre. Pas question de répéter pendant des heures, elles verront ce qui fonctionne (ou pas!) le soir de la générale.

«En fait, c’est autant de l’euphorie qu’un vertige, résume Marie-Renée Bourget Harvey. Au laboratoire de l’an dernier, on a pu confirmer des choses. Mais on a fait plein de changements, et des changements majeurs. C’est à la générale qu’on va savoir s’il faut se rajuster. On aura 24 heures pour le faire.»

À l’aveugle
Les deux artistes se veulent rassurantes: aucun spectateur n’aura à jouer un rôle ou à offrir une performance. L’idée est de partir du vécu de chacun pour bâtir ensemble une œuvre unique, qui se renouvellera chaque soir. «Ce n’est pas fictif. On parle vraiment du réel. On ne leur fait pas jouer des textes de théâtre, par exemple. C’est de voir comment, à partir de réponses très faciles, on arrive à créer une œuvre d’art», décrit Alexandrine Warren. L’équipe sait bien où elle veut amener son monde, mais elle se garde bien de révéler la destination.

«C’est plus le fun de ne pas la connaître, ajoute Warren. C’est pour ça aussi qu’on est contentes de le présenter dans un événement comme le Carrefour. Il y a peu de représentations. Dans une série normale de 20 représentations, à un moment donné, le mot se passe. Il y a des informations qu’on préfère ne pas donner parce qu’on pense que ça peut altérer l’expérience.»

Son conseil: «Il faut y aller à l’aveugle en sachant que c’est juste le fun.» Qu’on se le tienne pour dit!

VOUS VOULEZ Y ALLER?

Quoi: Nombre

Quand: 28 et 29 mai, 4 et 5 juin à 19h30

Où: Maison pour la danse

Billets: 55 $