Carrefour de théâtre: aux arts, citoyens!

Québec se prépare à voir déferler une vague de manifestants en marge du Sommet du G7, mais ce sont d’abord les arts qui prendront la rue pendant le Carrefour international de théâtre. Alors que le parcours déambulatoire «Où tu vas quand tu dors en marchant…?» s’installera pour une deuxième année sur la colline Parlementaire, les festivaliers seront parfois invités à sortir de leur rôle de spectateurs et à prendre part à l’action. Pleins feux sur le travail de trois bénévoles aguerris et incursion au cœur de deux pièces participatives qui brouillent la frontière entre la scène et la salle.

Au fil des moutures d’Où tu vas quand tu dors en marchant…?, les spectateurs ont vu défiler bien des personnages extravagants, inquiétants ou fantaisistes. La magie du spectacle déambulatoire à grand déploiement ne saurait toutefois apparaître sans la présence d’un groupe d’agents de première ligne, équipés de dossards, de tuques et de grands sourires: les indispensables bénévoles. 

Ils sont tous un peu brigadier, agent de circulation, guide, voire acteur dans le spectacle à ciel ouvert qui se déroule pendant neuf soirs sur la colline Parlementaire. Le Soleil a rendez-vous avec trois fidèles bénévoles du Carrefour au Parc de l’Amérique-Française, où La grande manufacture de Giorgia Volpe élira de nouveau domicile dans quelques jours.

Trois bénévoles du parcours «Où tu vas quand tu dors en marchant?...» Pierre B. Landry, Nicole Drouin et France Pérusse

Manteaux d’hiver, foulards, chapeaux, on voit que mesdames et monsieur ont l’habitude d’affronter les éléments. «Au parcours, on arrive habillé en hiver, avec nos tuques, des gilets de laine, des combines et de bonnes bottes», confirme Nicole Drouin qui, avec ses 11 années de service, peut se targuer d’être la doyenne des bénévoles du Carrefour international de théâtre de Québec.

«J’ai pris ma retraite. Il fallait que je m’occupe!» justifie l’ex-­enseignante au secondaire. D’avril à septembre, quand le bridge et le curling font relâche, elle offre son temps à tous les festivals qui animent la capitale. Festival de magie, Carrefour, Festival d’été… c’est une pro qui s’est fait les dents aux compétitions de natation de ses filles. «Dans tous les cas, faire du bénévolat, ça veut souvent dire être planté comme un piquet. Avec ou sans chronomètre dans les mains», souligne-t-elle avec un grand sourire. Pour cette mouture du parcours, elle est affectée à un point névralgique, près du parc de l’Amérique-Française. «C’est un tout petit coin, mais ça n’arrête pas. Il y a des résidents qu’on doit laisser passer en voiture, des taxis qu’il ne faut pas laisser passer, les autobus… Il se passe toujours quelque chose», décrit-elle.

France Pérusse a toujours fréquenté les spectacles de danse, de musique et de théâtre. Lorsqu’elle a pris sa retraite en 2009, l’annonce du Carrefour l’a interpellée. «Je suis toujours bénévole pour le parcours extérieur, parce que j’aime l’énergie qu’il y a là, avec toute l’équipe. On a un peu l’impression d’être dans les loges, explique-t-elle. J’aime aussi voir les réactions des gens, qui sortent de là surpris, enchantés, quel que soit leur âge. C’est rare que les gens font des commentaires négatifs. Sauf s’ils ont eu à attendre.» L’ex-travailleuse sociale guide les spectateurs à la sortie de Mouvement perpétuel et les dirige vers Le 7e continent, un tableau qu’elle apprécie particulièrement. «L’immense robe en bouteilles de plastique est vraiment impressionnante. On se demande comment les artistes ont pu penser à ça!»

«On se sent vraiment ailleurs»

L’historien de l’art à la retraite Pierre B. Landry a découvert le Carrefour à son retour à Québec il y a une dizaine d’années, après avoir habité dans le secteur d’Ottawa. «En 2009, c’était le premier déambulatoire et la combinaison de théâtre, de musique et d’arts visuels m’a conquis. En fait, je continue à penser que c’est l’évènement le plus créatif qu’on a dans la ville de Québec. C’est extraordinaire ce qu’on fait ici», expose-t-il. Son ravissement l’a incité à passer de spectateur ravi à bénévole dévoué, et tout aussi ravi. 

Lorsqu’il peut être «un peu acteur», c’est le bouquet. L’an dernier, il faisait partie de ceux qui guident la marche et donnent le rythme pour la déambulation dans le tableau Mouvement perpétuel, un rôle qu’il aimerait bien reprendre cette année. «Faire ça quelques heures dans une soirée, au son du Boléro de Ravel, ce n’est pas lassant, c’est très étrange, on se sent vraiment ailleurs», raconte-t-il, le regard rêveur. 

Nos trois retraités s’entendent pour dire que le Carrefour remporte la palme de l’organisme qui traite le mieux ses bénévoles. «On se sent bien, les consignes sont claires, les chefs d’équipe sont bons, Anika Pascale Papillon, la coordonnatrice, est super», louangent-ils en chœur. «Comme retraités, des fois, on ne se sent pas dans la vraie vie. Ici on se sent impliqués, jamais loin de l’action, même si on vient de l’extérieur [du milieu artistique]», indique M. Landry. 

Outre le sentiment d’être respectés et utiles, c’est leur attirance pour le concept créatif lui-même qui fait revenir les trois bénévoles dans l’équipe d’Où tu vas… année après année. «Ça nous fait comprendre toute l’énergie, toutes les idées qu’il y a derrière un spectacle. Je pouvais me l’imaginer avant, mais je ne pouvais pas le comprendre à ce point-là», explique Mme Drouin, qui ne voit plus les spectacles de la même façon. Plutôt que de s’attarder à l’histoire, elle décortique maintenant les mises en scène, voit les choix des concepteurs, les manières de présenter la fable. «C’est vrai que ça change notre regard comme spectateur», renchérit Mme Pérusse. Pierre B. Landry, quant à lui, est surtout sensible aux tableaux qui mettent la musique en valeur. «Au fil des ans, il y a eu des usages de la musique qui étaient à couper le souffle», relève-t-il en évoquant Les Palais de l’Orchestre d’hommes-orchestres et du théâtre Rude Ingénierie, à l’Îlot des Palais. Il s’interdit toutefois d’élire un tableau préféré. «Il faut rester disponible pour les nouvelles propositions. À chaque deux ans, on est surpris, même si chaque fois on se dit que ça ne se peut pas, qu’ils ne peuvent pas continuer à être aussi bons. Même dans les tableaux qui nous parlent moins, les concepteurs ont toujours mis quelque chose de fascinant.»

Où tu vas quand tu dors en marchant?... sera présenté en continu du jeudi au dimanche de 21h à 23h du 24 mai au 3 juin.

Nouveau: une représentation à 15h le 3 juin et du contenu supplémentaire sur l’application Swipecity

LES TABLEAUX

La grande manufacture: l’artiste visuelle Giorgia Volpe nous convie à prendre part à un grand métissage en rencontrant des ouvrières au Parc de l’Amérique-Française.
La souricière: la rue Jacques-Parizeau redevient le théâtre des manifestations politiques qui se sont déroulées dans le secteur, sous la houlette de Christian Lapointe.
Le 7e continent: la scénographe Élène Pearson a conçu un univers et des costumes entièrement fabriqués avec des matériaux recyclés sur la rue Louis-Alexandre-Taschereau.
Mouvement perpétuel: sur la Promenade des Premiers-Ministres, Sophie Thibault et Maxime Robin proposent de traverser les âges de la vie.
Les nervures secrètes: Marie-Josée Bastien intègre une série de scènes intimes et poétiques dans une grande danse dans la cour de l’édifice Marie-Guyart.